Tribune de discussion préparatoire au 30ème congrès du Parti Communiste Français (Martigues) paru dans l'Humanité le 15 mars 2000.
Qui n'a pas rêvé d'un monde aux richesses inépuisables où l'on pourrait donner à tous, sans pour autant restreindre l'appétit d'aucun, un monde où partage équitable entre tous ne limiterait en rien l'abondance pour chacun ? Cette utopie, jusqu'ici inaccessible, est en passe de devenir réaliste, tout au moins sur ce nouveau continent que constitue le cyberespace. L'art du numérique semble en mesure de conjurer le principe d'entropie, la condition d'un monde dont les ressources sont limitées et promises à la destruction.
Dans le cyberespace, l'idée de rareté est techniquement absurde, c'est pourquoi le capitalisme déploie aujourd'hui une énergie considérable pour créer et organiser artificiellement la pénurie des savoirs. Un arsenal juridique et technique enserre de plus en plus étroitement les règles de production et de diffusion des créations numériques. Qu'il s'agisse de logiciels, d'ouvres musicales, cinématographiques ou multimédias, tout est mis en ouvre pour en entraver et en contrôler la circulation. Cette stratégie qui est vitale pour le capital est aussi connue sous le nom de nouvelle économie. Elle n'a pourtant rien de nouveau, s'attachant à rétablir artificiellement les monopoles, les règles anciennes et à masquer les possibilités émancipatrices véhiculées par ces nouvelles technologies.
De la privatisation des biens à celle des informations puis des idées il n'y a qu'un pas que le capitalisme informationnel se doit de franchir. C'est la condition de sa survie, de son développement afin que les énormes profits escomptés de la Net-économie prennent corps. Des algorithmes informatiques, au génome humain en passant par le patrimoine artistique de l'Humanité, il n'est pas de domaine qui échappe aux appétits des industriels du savoir. La possession et le contrôle de tous les maillons de la chaîne de l'information : voilà l'enjeu aussi bien politique qu'économique qui les animent. C'est la raison pour laquelle, il est de l'intérêt général mondial que les outils de création, de manipulation et de diffusion des connaissances soient publics et ainsi à l'abri des ambitions mercantiles. L'univers du logiciel libre donne un exemple singulier d'une démarche visant à protéger ces savoirs publics.
Pourtant, la contestation au cour du capitalisme informationnel, les logiciels libres et Linux, son plus célèbre représentant, sont la manifestation concrète que des formes émergentes de production de richesse peuvent concurrencer le capitalisme là où il se veut inattaquable : l'efficacité, la souplesse et la réponse aux besoins du marché. Utilisant pleinement les capacités du réseau Internet (qui doit lui-même beaucoup aux logiciels libres puisqu'il fonctionne essentiellement grâce à eux), ces logiciels sont produits sur un mode coopératif. Mettant en lumière les déficiences d'un système économique qui repose sur la centralisation et la rétention d'informations supposées garantir les avantages stratégiques acquis dans la guerre commerciale, le monde du libre déstabilise le modèle économique dominant. Utilisant via Internet, les talents du monde entier, cette économie de l'offrande suggère pratiquement de nouvelles pistes plus à même de préserver le progrès, la créativité et le bien commun.
Frank Mouly