Article paru dans l'Humanité en avril 2003
La mise à disposition gratuite et intégrale de l'Humanité sur le Web n'est pas un acte neutre. Le potentiel critique voire subversif de la notion de gratuité, par ailleurs mis en débat sur la question du logement social ou des transports publics, trouve des prolongements dans la diffusion des nouvelles technologies de la communication dans la société française. Quand rien ne semble devoir échapper au royaume de la marchandise, les pratiques nouvelles d'accès à la connaissance liées à la révolution numérique ne manifestent-elles pas la contestation concrète de la marchandisation de la culture ? Ainsi, l'échange de fichiers musicaux par le biais des technologies dites peer to peer1, ne saurait être stigmatisé en acte de piraterie. N'est ce pas plutôt l'expression du dépassement d'un modèle économique dont l'unique objectif est de préserver des positions dominantes, de créer artificiellement de la pénurie là où existe de l'abondance ? Les tentatives des industriels de la culture pour opposer les droits des auteurs et ceux des citoyens ne sauraient masquer leurs véritables objectifs. S'agit-il de préserver les intérêts moraux des artistes : que pourrait penser Pablo Picasso de la dernière campagne de publicité pour l'automobile du même nom ? Leurs intérêts matériels : la promotion des artistes méconnus est de moins en moins assurée, les majors concentrant leurs moyens de propagande sur des produits tels que Star Academy. Plutôt que de répondre aux besoins des citoyens d'accéder à des oeuvres et des contenus de qualité, les nouveaux pirates tentent de s'approprier et de mettre sous contrôle technique et juridique le patrimoine culturel de l'humanité. Si la gratuité ne saurait sans doute pas constituer en elle-même un modèle de développement, sa puissance évocatrice de choix alternatifs est précieuse. Il est heureux que l'Humanité soit de ce combat.
Frank Mouly
fm@internatif.org
http://www.revolutions-numeriques.net
1Il s'agit d'échange de fichiers entre utilisateurs à l'aide de logiciels tels que Natpster, Kazaa, ou encore eDonkey.