L’Est tibétain est une région qui se mérite. De Zhongdian, dans la province du Yunnan chinois, à Lassa, la capitale du Tibet, il nous a fallu batailler ferme avec les dénivelés. Vingt jours durant, notre piste a alterné entre les fonds de vallée brûlants et les cols enneigés, entre les forêts tropicales et les plateaux pelés.
L’entrée au Tibet marque une césure nette dans les modes de vie des gens que nous rencontrons. En chine, on vit surtout en ville, dans ces villes-champignons immenses dont de nombreuses rues nouvellement goudronnées attendent encore d’être loties. Les routes sont en chantier, le pays respire le progrès industriel.
Au Tibet par contre, on cultive l’art de la vie au grand air. Le visage puissant, les joues rougies d’avoir trop subi le soleil, les Khambas de l’Est tibétain sont des gens robustes. Ils vivent dans de grosses bâtisses toutes simples, souvent blanches, groupées en petits villages. Nous ne sommes pas surpris de constater que les quelques grandes villes du Tibet sont… chinoises !
Notre route nous a amenés à suivre trois fleuves qui comptent parmi les plus larges d’Asie. Au vu de leur couleur, le Mékong, le Yangtsé et la Salween charrient d’immenses quantités de terre résultant d’une déforestation incontrôlée. Par endroits, l’eau freine et elle dépose ses sédiments qui s’accumulent en vastes bancs de sable et obstruent le lit du fleuve.
Dans les régions les plus peuplées, ce sont les déchets ménagers qui, tristement, traînent à la surface des cours d’eau. Parce que brûler l’encens est un rite religieux pour les tibétains, ils n’imagineraient pas faire de même avec leurs détritus.
Au cours du voyage, nous avons donc fait l’expérience douloureuse d’un pays qui ne se soucie pas de ses déchets. Tous les matins, nous quittions le campement avec un gros sac de détritus que nous transportions docilement jusqu’au prochain village. Et là, pas de poubelle. On sème les déchets dans la rue, çà et là, parce qu’ils ne seront de toutes façons pas ramassés.
Avec l’avènement de l’industrie et l’ouverture à la Chine, les produits manufacturés et leur lot d’emballages ont atteint le Tibet et remplacé les produits frais. Malheureusement, dans l’histoire de cette industrialisation, le second acte n’a pas encore été écrit. On produit, on consomme, mais les résidus traînent. On peut parler d’un développement incomplet, d’une industrialisation effrénée, inefficace et dépourvue d’un processus de recyclage.
Lassa...
Le Dimanche 20 mai, nous entrons dans la ville sacrée à bout de forces après 20 jours d’efforts insensés sur les pistes himalayennes. D’un coup, sans prévenir, le charme de la ville nous envahit. Chaque jour, les pèlerins affluents par centaines aux portes du temple sacré du Jokang, en ressassant leurs prières, ils s’étendent par terre puis se relèvent des heures durant. Dans les fumées d’encens et les rayons brûlants du soleil d’altitude, on sent leur foi grandissante. D’autres font ce qu’on appelle ici la kora, qui consiste à faire le tour du Potala, le palais sacré du Dalaï Lama, dans le sens des aiguilles d’une montre et en faisant tourner les moulins à prière que chacun porte planté dans la ceinture. La vie de la ville est rythmée par la foi de ses occupants.
Lorsqu’une fois reposés, nous nous mettons en quête de réponses aux questions qui nous brûlent les lèvres suite à la traversée de cet environnement menacé, nous nous heurtons à une réalité toute communiste. Il nous est impossible d’obtenir des informations fiables sur les problèmes environnementaux au Tibet, tous les sites Web sur le sujet sont interdits, quelle que soit leur nationalité ; les gens ne parlent pas ; certains nous mettent en garde « vous allez avoir des ennuis, si le gouvernement ne veut pas que vous ayez accès à ces infos, n’insistez pas… » ; on va jusqu’à nous renvoyer de la réunion mensuelle des ONG de Lassa par peur d’une répression du gouvernement. Indubitablement, le sujet dérange. A force de persévérance, nous sommes finalement parvenus à rencontrer certains intéressés : WWF China ; Save the Children ; l’ONG Asia et Comunidad Humana. Toutes sont des ONG qui, si elles ne se battent pas pour l’environnement, ont du moins affaire aux conséquences de sa dégradation. Un de leurs sujets de prédilection est la salubrité de l’eau consommée par le peuple tibétain, nous y reviendrons.
De ces rencontres, de ces discussions passionnées, nous tirons maints enseignements et, certainement, une meilleure compréhension de ce que nous avons vu et vécu sur le plateau.
Nous l’avons vu, le problème environnemental du Tibet est une histoire de développement économique. L’arrivée des Chinois a changé la donne dans la plupart des aspects de la vie tibétaine, a commencer par la consommation. Si le pouvoir d’achat de la population a augmenté, c’est aussi la disponibilité et la nature des produits qui a évolué. Les produits consommables chinois contiennent une quantité effroyable de plastic (emballages essentiellement) qui se retrouve systématiquement dans la nature car depuis toujours, le peuple y jette ses déchets qui auparavant étaient biodégradables. Autre exemple de pression accrue sur l’environnement, la chasse. Elle se faisait auparavant de manière ancestrale à pied et à la lance tandis qu’aujourd’hui, les chasseurs traquent à moto et sont équipés de fusils. C’est l’inversion d’un rapport de forces. De subsistance auparavant, la chasse est maintenant commerciale et facilitée par un réseau routier de plus en plus développé.
De son côté, la Chine voit le Tibet comme une grande source de ressources naturelles, ce qui mène inévitablement à la surexploitation. Depuis son arrivée sur le territoire, 50% de la surface forestière a disparu, 81 espèces sont en danger d’extinction, la qualité de l’eau a dramatiquement diminué, le stockage de déchets radioactifs et l’extraction d’uranium a rendu certaines régions inhabitables… la liste est encore longue.
Il y a des solutions
Parmi les ONG implantées au Tibet, plusieurs ont mis sur pied des projets visant à améliorer la qualité de l’eau sur le plateau. Dans une perspective plus globale, d’autres se sont mises à la recherche d’une plus grande cohérence entre développement et environnement. Ainsi, Future Generations se propose d’éduquer les communautés locales à un changement de mode de vie qui intègre à la fois la conservation de l’environnement et le développement économique. Dans la même veine, Terma a pour dessein de profiter pleinement sa position de relais entre les pays occidentaux et le Tibet par l’implémentation de technologies destinées à lutter en faveur de l’environnement et de la santé publique.
Ce déséquilibre fondamental entre les pays industrialisés et le Tibet représente une véritable opportunité de coopération. Il permet une aide efficace de la part des pays étrangers par la mise en place de ponts technologiques. Mais le rôle des pays industrialisés se situe bien au-delà de celui d’un fournisseur technologique ; ces pays ont la responsabilité du guide qui, par les initiatives prises à domicile, suggère une marche à suivre.
Bien sûr, l’Etat chinois a lui aussi une responsabilité de premier plan. Etant soumis à la pression internationale depuis l’invasion du Tibet, il émet sans arrêt des compte-rendu des ses initiatives écologiques sur le plateau tibétain. Les communiqués récents relatent notamment la création de nombreuses réserves naturelles et la protection de la biodiversité, des ressources forestières et des terres humides. Ils clament haut et fort que l’édification écologique et la protection de l’environnement sont continuellement placées sur le même plan que le développement économique. S’il est permis de douter de l’efficacité du gouvernement chinois dans le domaine – les publications du gouvernement tibétain en exil en sont l’antithèse absolue –, il faut reconnaître qu’il déploie une énergie considérable à tenter de redorer l’image terne du colon profiteur.
En outre, ils est apparu au Tibet que les vides laissés par l’Etat ont parfois été comblés par des initiatives au sein de la population. Ainsi, il n’existe actuellement aucun centre de recyclage des déchets au Tibet, le plus proche se trouvant à Lanzhou, à deux jours de voyage de Lassa. Ce vide témoigne du déséquilibre qui règne entre la Chine, d’une part, qui a atteint un stade de développement ultérieur et s’impose par endroits comme un modèle dans la réutilisation des déchets industriels ; et le Tibet, d’autre part, qui en est au stade plus prématuré où l’on produit à pleine vitesse sans trop se préoccuper des déchets que l’on génère. Certaines familles (des Hui, les chinois musulmans) tirent profit de cette distorsion en récoltant des déchets plastiques sur le plateau et en les acheminant jusqu’à Lanzhou pour les revendre. Si elle doit être saluée pour son effet bénéfique sur l’environnement, cette pratique nous rappelle néanmoins que l’écologie doit être synonyme de profit pour que naissent des initiatives au sein de la population.
Qu'en retire-t-on?
L’un dans l’autre, le Tibet fonctionne actuellement dans le cadre d’une industrialisation incomplète où l’on pousse la production et la consommations sans trop se préoccuper des résidus qui en résultent. Implicitement, c’est attribuer à l’environnement une capacité infinie d’absorber les déchets qui, avec le temps, mutent en quantité et en qualité.
Avec une population de plus en plus nombreuse et de plus en plus gourmande, c’est se fourvoyer que de croire la nature encore capable de retrouver seule un équilibre durable. Malheureusement, elle n’est ni une mine inépuisable, ni une poubelle sans fond.
C’est donc à l’homme de changer ses habitudes, de rétablir une situation saine où il échange avec la nature dans une relation de long terme. Certains l’ont compris et des initiatives naissent, ça et là. Toutefois, le changement est trop lent, parce que l’écologie coûte parfois cher, parce qu’elle nécessite des efforts et de la volonté.
Depuis nos contrées industrialisées, il est aisé de rejeter la faute des déséquilibres globaux sur les populations vivant dans des régions sous-développées. Ils sont plus nombreux et vivent à un stade de développement plus prématuré. Seuls des élans écologiques initiés par la Chine ou l’Inde pourront avoir un impact notable sur la planète, pense-t-on chez nous. Certes. Mais si cette différence d’échelle existe, notre sort à tous est bel et bien lié. Et seul un changement de mentalité tout à fait généralisé pourra nous sortir de ce mauvais pas.
L’Occident a été un pionnier du développement industriel et s’il n’a pas eu de guide à l’époque, il se trouve aujourd’hui dans une position privilégiée pour influencer par son exemple les habitudes des pays surpeuplés d’Asie. Nous avons montré la voie du progrès, traçons à présent le chemin de d’une industrialisation durable.
Max et Fix dans "Tour du Développement Durable"