Extraits du livre "Zanskar intime"

Julie Baudin et David Ducoin
©2005, Éditions Glénat


Enchâssé dans un paysage inouï, le Zanskar, réseau de vallées barrées de cols et couronnées de sommets à plus de 6000 mètres, est l'un des joyaux de l'Himalaya indien. L'hiver, la seule voie de communication avec le reste du monde est la rivière gelée, qui conduit à la ville lorsque la glace est assez forte pour supporter le poids de l'homme.
 
Terre bouddhiste, le Zanskar a su préserver ses traditions. Amoureux de ce pays secret, David Ducoin a voyagé au Zanskar, revenant chaque année, partageant la vie d'une famille zanskarpa. Il nous livre ici des photographies et un témoignage étonnants: l'intimité d'un pays en devenir, entre tradition et changement.
 
Un choix d'itinéraires de trekking accessibles aux marcheurs plus ou moins expérimentés complètent ce beau livre, qui nous laisse sous le charme d'un "Petit Tibet" à la beauté grandiose et sauvage.


Préambule



J'avais seize ans la première fois que je pénétrai au Zanskar, vallée de l'Himalaya perchée à 3700 mètres d'altitude. Seize ans, et dans mon esprit le souvenir de dizaines de voyages à travers l'Europe. Mes parents, des gens passionnés, avaient pris très tôt l'habitude de nous entraîner, ma sœur, mon frère et moi, dans leur soif itinérante. En fourgon, couches.culottes et biberons les premiers temps, puis Sur notre demande ensuite, nous avions parcouru l'Europe pendant les vacances, de la Turquie à l'Italie, de la Norvège à la Russie. Les années passant et les enfants grandissant, les envies commençaient à diverger et nous prîmes la décision de partir une dernière fois en famille. Pour cette "der des ders", un désir de lointain, de dépaysement, de dépassement de soi nous habitait tous. Nous rêvions de hauteurs, de différences et de sagesse.



Alors il y eut le Zanskar. Belle conclusion à quinze années d'épanouissement familial, comme l'aboutissement de mon enfance laissant place aux perspectives de ma vie d'adulte. Cette année-là, en 1989. nous prîmes l'avion pour la première fois, franchîmes les frontières de l'Europe et pénétrâmes en Asie avec, sur nos visages impatients, la curiosité et la sincérité de ceux qui ne savent pas. Nous ne connaissions presque rien de cette région réputée rude et austère du Nord de l'Inde. Seuls quelques reportages avaient nourri notre faim de dépaysement jusqu'à ce jour de juillet où nous arrivâmes à Padum. trois mille habitants, sur les douze mille qui peuplent la vallée. Nous avions atterri une dizaine de jours plus tôt à Delhi, capitale débordante et suffocante de l'immense pays qu'est l'Inde. Choisissant la route plutôt que la voie des airs, nous nous étions embarqués à bord d'un de ces fameux trains indiens croulant sous le poids de milliers de voyageurs. Difficile d'être attentifs à nos sacs quand tout, autour de nous, respirait la diversité et la nouveauté. Dans le suintement des jours les plus chauds de l'année, nous étions partis en direction du nord et avions traversé deux états avant d'arriver au Jammu et Cachemire, terre promise, terre étrange. À Srinagar. ville alors paisible. nous avions commencé la journée au son de l'appel des muezzins et partagé nos repas avec la famiHe de Moustafa. Kargil, capharnaüm poussiéreux, bruyant et inhospitalier, nous avait fait fuir et embarquer dans le premier camion venu. À peine remis du précédent trajet en bus, nous avions donc repris la route, installés sur le toit du gros Tata ban. cal, presque certains cette fois-ci d'atteindre prochainement notre but, la paisible valIée du Zanskar.


Les deux jours passés sur ce camion, ballottés de la tête aux pieds, fatigués de ne pouvoir détendre nos corps mouillés par les pluies, avaient achevé de nous convaincre de l'isolement du Zanskar. Mais sur ce toit, nous étions loin d'être les seuls. Nous avions croisé les premiers regards et plaisanté de notre situation avec ces hommes et ces femmes dont l'odeur de beurre rance nous avait d'abord surpris. Une famille avec père, mère, enfants, oncle et tante dans leur vallée si différente, si loin de tout... C'était presque inconcevable ! Quelques heures plus tard, nous étions au bout du monde, de notre monde! Et au début du leur...


Depuis ce premier voyage, Zanskar rime pour moi avec le nom de Tashi, son sourire et sa simplicité. Tashi. cet homme entre deux âges. réservé et discret, prit soin de nous pendant les journées épuisantes que nous passâmes au cœur des plus hautes montagnes du monde. Avant de fouler leur sol sec et dur, nous les avons trouvées arides et inhospitalières. Mais Tashi nous fit découvrir leur vrai vIsage, nous montra où résident la joie et la vie: en ses habitants et en leur cœur empli de gentillesse et de dévotion. Armés de notre envie de découverte, de courage et de bonnes chaussures. nous parcourûmes cols et vallées. à notre rythme d'Européens. marchant toujours et encore. souffrant de l'altitude ou de la fatigue. Tashi, d'abord notre mu letier. se fit rapidement notre guide, notre cuisinier, notre sourire quotidien. notre ami. notre Zanskar. Retournant chaque pierre avant d'installer notre campement afin de s'assurer que nul être vivant. insecte ou ver, ne ferait les frais de notre intrusion, il devint pour nous le représentant d'un peuple, d'une foi et d'un mode de vie que nous apprîmes à connaître grâce à lui. Il avait alors deux enfants et arrondissait ses fins de mois en louant ses chevaux aux rares visiteurs qui, comme nous, voulaient découvrir son pays.


C'est au cours de ce séjour que je pris mes premières photographies, d'abord aidé par mon père qui me transmit sa passion pour l'image et la lumière. Le grand air, les montagnes à l'infini, le chant de la liberté me poussèrent peu à peu à prendre des initiatives et à trouver mon indépendance. Tashi, Lobsang (notre second muletier), et les montagnes étaient alors mes sujets de prédilection. Au moment de nous séparer, nous étions loin de nous douter de la force des liens qui s'étaient tissés entre nous et le Zanskar au cours de ces quelques jours. Une toile large et solide où nos pensées s'accrocheraient dès que nous l'aurions quitté. Il fallut se dire adieu, retenir ses larmes et faire le deuil de ce fabuleux voyage. Mais de retour en France, il fut impossible de l'enterrer. L'aventure n'était pas terminée. Elle ne faisait que commencer.


Nous retournâmes l'année suivante au Zanskar. Nos premières pensées en foulant le sol zanskari furent pour Tashi, que nous retrouvâmes avec une grande émotion. Lobsang, quant à lui, était absent, parti défendre les intérêts de l'Inde contre le Pakistan en s'engageant dans l'armée. Les enfants avaient grandi. Lundup, l'aîné, devenait de plus en plus têtu. Quant à sa sœur, elle avait hérité de la discrétion de ses parents. Le village de Pishu, où vivaient Tashi et sa femme Sonam Amo, s'accrochait infailliblement aux flancs secs et rocailleux de la montagne, à deux pas de la rivière. Rien ne semblait changer. Et pourtant...


Je suis retourné au Zanskar presque chaque année depuis 1989. Seul parfois, mais aussi avec mon père, mon frère, des amis. Mon amour pour cette région et ses habitants m'a poussé à y passer du temps - ainsi j'ai pu me consacrer à ma passion pour l'image. Nous connaissions le Zanskar l'été. Mon père et moi décidâmes d'y revenir l'hiver, quand nulle route n'est plus praticable et que le silence des hauteurs enneigées est roi. Cinq ans après notre première visite, nous  prévînmes par courrier nos amis zanskarpas de notre arrivée prochaine à Leh, capitale de la vallée du Ladakh. Le seul moyen pour pénétrer au Zanskar voisin était de marcher une dizaine de jours sur la rivière, gelée comme chaque année pendant les mois de janvier et de février. Tashi et Lobsang parcoururent les cent cinquante kilomètres qui séparent Pishu de Leh pour nous y accueillir, s'immergeant par endroits jusqu'à la taille, la glace n'étant pas formée.

Après de chaleureuses retrouvailles, nous rentrâmes avec eux, expérimentant le fameux pas du patineur sur la rivière cette fois-ci totalement gelée. Nous passâmes deux mois dans cette atmosphère ouatée qui caractérise le Zanskar en plein hiver, quand rien ni personne ne vient déranger le sommeil des montagnes. Nous connûmes pourtant l'euphorie des fêtes qui rythment la saison. Par - 30°C, nous restions enfermés dans la pièce d'hiver de la maison, autour de la lampe à beurre qui éclairait les visages ensoleillés de nos hôtes. Chaque soir, le tchang bière d'orge traditionnelle, était de sortie et égayait les esprits empoussiérés par la promiscuité et la fumée.


Durant cet hiver, je découvris les joies de la vie en communauté, forcée mais aussi très appréciée. Quand il fait trop froid pour travailler. quand rester à la maison en famille est la seule occupation. Ce sont les vacances pour tous. On se retrouve, on communique, on s'amuse. Je baragouinai mes premières phrases en zanskari, dialecte tibétain, provoquant le rire de nos hôtes. Nous vécûmes au rythme de la vie. pénétrant dans l'Harmonie. L'hiver est la saison que je préfère. Chacun a le temps pour l'autre. De cette expérience hors du commun. mon père et moi avons écrit un livre illustré de nos photographies 1 . Mais loin d'être rassasié de rencontres, de contacts et de thé salé au beurre, je n'eus de cesse de retourner au Zanskar. été comme hiver. Mon frère et moi y réalisâmes notre premier film documentaire ayant pour sujet les amchi, médecins traditionnels tibétains 2. Chargés de plusieurs kilos de matériel, nous arrivâmes avec les premières neiges d'octobre et nous laissâmes enfermer par l'hiver. Nous parcourûmes la vallée de long en large à la recherche de quelques-uns de ces médecins dont le savoir se perd. Nous les suivîmes dans leur univers, partis à la cueillette des plantes nécessaires à l'élaboration de leurs médicaments. Cinq mois après notre arrivée, habités par la paix des lieux et des gens, nous reprîmes à regret, mais heureux. le chemin vers l'autre monde. celui du bruit et des moteurs - notre monde. Sur la rivière tout juste gelée, nous nous joignîmes à la caravane de Rigdol, un facteur hors du commun dont le travail consiste à acheminer le courrier du fond de la vallée vers la capitale du Ladakh 3.


Pendant toutes ces années, j'ai vu le Zanskar, pourtant si isolé, changer lentement de profil. La construction des routes, la mise en place de liaisons en autobus quasi quotidiennes entre Padum et Kargil, l'importance grandissante de l'argent. l'arrivée de nouvelles denrées. de nouveaux visiteurs. tous ces facteurs jouent sur l'équilibre des habitants et sur leur mode de vie. J'ai vu les enfants quitter leur foyer en quête d'une vie meilleure en dehors de leùr vallée, les jeunes gens s'engager dans l'armée pour survivre à la loi de l'héritage unique. Ma position d'étranger parlant anglais et en rapport avec l'extérieur m'a conduit à prendre part , aux différentes actions engagées par les Zanskarpas avec l'aide d'Européens. Ainsi, l'école de Pipiting, scolarisant aujourd'hui plus de trois cents élèves, a été créée en 1990. Elle permet aux enfants du Zanskar de recevoir l'éducation nécessaire à leur épanouissement dans le monde moderne tout en les sensibilisant à l'importance de leur présence pour l'avenir de la vallée.

Ces seize dernières années passées entre la France et le Zanskar ont forgé mon expérience de voyageur, de photographe et d'être humain. Loin de connaître la vie des Zanskarpas comme un ethnologue, je connais en revanche leur sensibilité, leurs joies, leurs peines et la paix qui les habite. Je leur dois beaucoup plus que je n'ai pu leur apporter jusqu'à maintenant, puisqu'ils ont contribué, par leur nature et leur amitié, à faire de moi ce que je suis aujourd'hui. Dans leur sagesse à toute épreuve, ils m'ont appris que l'on a toujours besoin les uns des autres. Que tout est lié, ainsi ma vie à la leur.


Aux Zanskarpas, je dédie ce livre.


Epilogue



Dans la pièce d'été aux grandes baies mal ajustées, Sonam Amo prépare du thé. Habitué à la voir accroupie devant le poêle alimenté en bouses, je l'observe aujourd'hui devant sa nouvelle cuisinière approvisionnée par une bouteille de gaz. Prudente, elle approche une allumette du brûleur, faisant jaillir une flamme bleue. Derrière moi, la voix courroucée d'un personnage de série télévisée éclate entre les murs de torchis. Le regard vaquant d'un objet à l'autre, je semble si troublé que Tashi me propose d'éteindre la télévision. Ce n'est pas la peine, je m'y habituerai... Comme je me suis habitué aux changements qui modifient le mode de vie des Zanskarpas depuis mon premier voyage en 1989.


Je n'ai pas connu la révolution qu'a été l'ouverture de la route Kargil-Padum neuf années plus tôt. Mais les anciens en parlent souvent. De nouvelles denrées tel. les que le riz, le sucre et les lentilles sont venues compléter la base alimentaire des habitants. Des vêtements occidentaux ont petit à petit remplacé la gontché traditionnelle, notamment chez les enfants. Mon regard s'arrête sur l'écran noir et blanc alimenté en électricité par un panneau solaire. Les choses changent, mais je ne peux les juger. Un processus mondial de modernisation est enclenché depuis des dizaines d'années et, s'il est fortement critiquable dans son ensemble, je ne peux le regretter localement. Ces nouveautés apportent leur lot de désagréments, mais aussi de progrès. L'introduction de la médecine allopathique concurrence celle des amchi mais permet aussi de sauver des vies.


Bientôt, la Tchadar Road soufflera sur les silhouettes des caravanes comme sur un château de cartes, imposant à la vallée ses mastodontes motorisés. Mais elle permettra de se rendre en ville en quelques heures. On ne risquera plus sa vie pour aller vendre quelques kilos de beurre et les enfants mourront de moins en moins de diarrhée. Autre substitution: celle du troc par l'argent.


Cependant, certains Zanskarpas doivent aujourd'hui faire face à des problèmes d'eau qu'ils résolvent à court terme grâce aux devises gagnées auprès des randonneurs. Depuis plusieurs années déjà, les changements climatiques s'accentuent au Zanskar comme ailleurs. En hiver, le ciel traditionnellement chargé de gros flocons semble délaisser la vallée. Des villages comme Pishu et Kumik, dont l'approvisionnement en eau dépend essentiellement de la fonte des neiges, en sont presque privés. L'été venu, les canaux d'irrigations desservant les champs d'orge sont fatalement vides. La terre reste brune et quasi inféconde, parsemée ça et là de quelques épis victorieux. Mais les précipitations estivales, normalement inexistantes, tendent en revanche à se multiplier, menaçant les quelques brins d'orge mûr survivants et fragilisant les maisons construites en torchis. Conservant leur humour légendaire même dans les pires moments,les Pishupas rient jaune. L'hiver prochain, affirment-ils, ils mangeront beaucoup de viande, sous-entendant qu'ils devront abattre leurs bêtes, d'une part parce qu'ils ne pourront les nourrir, d'autre part pour ne pas mourir de faim eux-mêmes. Dans ces cas-là, l'argent introduit par les visiteurs est le bienvenu pour acheter plus de riz et éventuellement un peu d'herbe.


Cette ouverture au monde appelle aussi les Zanskarpas à appréhender différemment leur citoyenneté indienne. Au contact des étrangers, ils réalisent qu'ils ont des droits et que ceux-ci ne sont pas toujours respectés. Ainsi, avec raide d'organisations non gouvernementales, ils se battent pour sortir de leur isolement tout en préservant leurs traditions. Des associations se créent pour acheter une pompe qui résoudra les problèmes d'eau, pour ouvrir une école ou pour sauvegarder la pratique de la médecine traditionnelle.


Il faut espérer que la volonté de progrès des habitants ne sera pas qu'une soif aveuglée de modernité et qu'elle sera vécue avec modération et conscience. En prenant exemple sur leurs voisins du Ladakh, les Zanskarpas pourront extraire le meilleur afin d'améliorer leurs conditions de vie tout en préservant leur culture unique. Cette attitude passe avant tout par l'éducation. Lors de mon premier voyage en 1989, un établissement scolaire venait d'ouvrir, financé selon un système de parrainage et soutenu par une association française 4. Manifestant à cette époque beaucoup de réserve quant à notre droit d'intervenir dans le système éducatif de la vallée, j'ai réalisé par la suite que l'éducation est aujourd'hui la principale voie d'accès à une utilisation intelligente et mesurée de ce que nous appelons « modernité» et le moyen le plus efficace de se faire entendre dans un monde régi par le gain.


Le petit Nono Jigmet, dernier-né de mon couple d'amis, observe attentivement les images de lumière défiler sur l'écran. Un pull-over rose et vert sur les épaules, il me rappelle sa défunte sœur qu'il n'a pas eu la chance de connaître. Aujourd'hui handicapé de la main gauche à la suite d'une fracture mal ressoudée, il devra s'adapter et trouver un métier qui lui convienne. Dans quelques années, la Tchadar Road sera ouverte et Nono Jigmet, encore jeune, connaîtra une vie plus confortable. Il oubliera le temps de l'austérité mais gardera pourtant en sa main atrophiée la trace de la rudesse passée de son existence, seul souvenir dans sa mémoire neuve d'enfant. Il est la nouvelle génération du Zanskar derrière laquelle s'évanouissent les images d'isolement. Mémé Paljung, Rigdol le facteur, Mémé Lobsang, Abi Lé et Mémé Namgyal qui, en leur temps, portaient à dos d'homme le courrier, parcouraient la montagne à la recherche de plantes, fabriquaient leur papier ou couraient rejoindre leurs belles bergères au milieu de la nuit, sont les survivants d'une époque vouée à disparaître. Leur ténacité leur aura permis de vivre pour voir. De s'incliner. Et de sourire...


1. Visage d'un autre temps. Editions Anako, 1997
2. Amchis, les oubliés de l'Himalaya. Pois Chiche Films, 1999.
3. Un second documentaire a été réalisé à la suite de cette rencontre avec Rigdol, intitulé Rigdol, le facteur de l'Himalaya.
4. Association AAZ