La presse en détresse au Sri Lanka


Même si le calme semble régner à Colombo, j'ai pris conscience de la gravité de la situation grâce à un petit commerçant chez qui j'étais allé acheter une bombe de crème à raser. "Métier dangereux" , m'a-t-il dit après avoir appris que j'étais un journaliste étranger.
J'avais auparavant été informé que 11 journalistes (ou assimilés) avaient été assassinés depuis août 2005, dont deux en avril cette année. Certains directeurs d'organe de presse ont été limogés sur ordre du gouvernement ; des titres critiques ont été soumis à des "enquêtes" du fisc et de la police pour les contraindre à cesser de paraître ; enfin, nombre de journalistes ont été interrogés, voire détenus, avant d'être relâchés sans mise en accusation. La minorité tamoule et ses publications sont particulièrement visées.

J'ai demandé pourquoi à Colombo ou ailleurs, on utilisait toujours une fourgonnette blanche pour enlever les journalistes et les hommes d'affaires tamouls (ces derniers pour de l'argent bien sûr). On m'a répondu qu'une fourgonnette blanche se perdrait aisément dans l'océan des véhicules. Qui sont les personnages mystérieux qui les conduisent ? On ne peut que faire des suppositions : des éléments des forces de sécurité, des militants dissidents des Tigres [les Tigres de libération de l'Eelam tamoul (groupe insurgé, LTTE)] qui collaborent avec le gouvernement, des gangsters vides d'argent ... Quels qu'ils soient, il est clair qu' ils ont de bonnes relations avec les autorités, ce qui leur permet de franchir les barrages de sécurité, en particulier dans la capitale.

Les autorités disent vouloir lutter contre ceux qui assassinent les journalistes et être favorables à des médias "libres et dynamiques". Contrairement à toutes les preuves, elles nient avoir bloqué le site Internet pro-rebelles http://www.tamilnet.com/ en juin dernier.
En fait, certains médias restent dynamiques - dans la msure du possible - grâce au courage de journalistes intrépides. Mais leur espace de manoeuvre se réduit progressivement. Le président Rajapakse [arrivé au pouvoir en novembre 2005] et on frère (qui occupe le portefeuille de la Défense) aiment bien avoir de petites conversations téléphoniques avec les directeurs des journaux pour les convaincre de faire les bons choix. Avant que je quitte Colombo, le directeur d'une rédaction que je connais dormait dans son bureau parce qu'un homme en fourgonnette blanche l'attendait devant la porte de son immeuble. Par précaution, il avait envoyé un SOS à ses collègues et au chef de l'opposition...

S. Nihal Singh *, The Asian Age (extraits), New Delhi


* S. Nihal Singh est un grand nom du journalisme indien. Il a notamment été rédacteur en chef du quotidien The Indian Express pendant de nombreuses années.


Source : Courrier International n°871 - 12 juillet 2007

En savoir plus :








La reprise de la guerre civile a eu des conséquences dramatiques pour les journalistes sri lankais, et plus particulièrement les Tamouls. Sept professionnels de l'information ont été tués en 2006. Les milices progouvernementales (prédateurs de la liberté de la presse) et parfois l'armée s'en sont prises à la presse, accusée d'entretenir le nationalisme tamoul. De leur côté, les Tigres tamouls ont menacé ceux qui s'opposaient à leur politique.


Reporters sans frontières  Sri Lanka - Rapport annuel 2007








Dusyantha Basnayake, directeur d'un journal, 40 ans ainsi que 16 autres journalistes


Amnesty International a appris que Dushyantha Basnayake avait été libéré sans inculpation le 15 mai, sur ordre de la Cour suprême.

Il avait été arrêté le 26 février à Colombo, la capitale, par des membres du Terrorist Investigation Department (TID, Service d’enquête sur le terrorisme). Comme il s’agit du directeur du journal cingalais Mawbima, on pense que son interpellation était liée aux critiques émises par cette publication à l’égard du gouvernement. Mawbima venait de publier des articles critiquant la position du président Mahinda Rajapakse, favorable à une solution militaire au conflit opposant les forces de sécurité du gouvernement et le groupe armé Liberation Tigers of Tamil Eelam (LTTE, Tigres libérateurs de l’Eelam tamoul).

Les 16 autres journalistes sont toujours privés de liberté, mais Amnesty International ne dispose pas d’informations supplémentaires à leur sujet. Elle continuera de suivre l’évolution de leur situation et interviendra de nouveau si nécessaire.