Nouvelle place forte du trek ouverte au tourisme depuis déjà 30 ans, le Ladakh est en train de changer de visage, et s'interroge sur son avenir proche entre préservation et élargissement.
Une nation ? Une région ? Un territoire ? " Pays des cols " en tibétain, le Ladakh est administrativement le plus grand district de l'Etat indien du Jammu-Kashmir, rattaché depuis la partition de l'Inde en 1947. Situé dans sa partie orientale sur 90 000 km2, entre 2 750 et 6 670 m d'altitude, la région est devenue, depuis l'invasion du Tibet par la Chine en 1959, une zone stratégique. Coincé entre le Pakistan musulman, l'Inde hindouiste et la Chine communiste, les bouddhistes ladakhi ont vu leur mode de vie bouleverser en moins de cinquante ans. Jadis, ils étaient des caravaniers faisant commerce entre la vallée de l'Indus et les confins de l'Himalaya. Aujourd'hui, les frontières sont sous haute surveillance même si la région a obtenu une discrète autonomie. " Un bon Ladakhi dira qu'il faut garder espoir et que la voix de Bouddha les guidera vers la paix ... ". Que reste-t-il cependant aux Ladakhi pour continuer d'exister ? Le tourisme ?
Le tourisme est arrivé sur la pointe des pieds au Ladakh, longtemps isolé géographiquement. Pour les habitants de ces hautes terres, le premier choc culturel date des années 60 avec l'arrivée des militaires indiens. Les Pakistanais n'ont jamais admis le rattachement du Cachemire et du Ladakh à l'Inde. Cette rivalité a entraîné la présence de centaines de milliers de soldats indiens - autant que les Ladakhi eux-mêmes - et une stratégie d'occupation des sols. Actuellement, ils sont près de 130 000 encore cantonnés sur le territoire du Ladakh.
Le second choc culturel fut l'ouverture de la région au tourisme en 1974. Autrefois très convoité par les voyageurs, le Cachemire en crise est devenue peu sûr, hormis peut être la ville de Srinagar.
Avec ce manque à gagner, les autorités indiennes ont cherché à rediriger une partie de l'activité touristique vers le Ladakh. Quelques décennies plus tard, le tourisme est en train de devenir la première source de revenus de cette région dont l'économie était, autrefois, basée sur une agriculture de subsitance. Des débuts d'abord très confidentiels.
La région, longtemps accessible seulement par la route, du Sud par l'Himachal Pradesh et Manali, ou de l'Ouest par le Cachemire et Srinager, rendait tout déplacement compliqué et limité dans le temps. Aujourd'hui, le succès est tel qu'en haute saison, trois rotations quotidiennes permettent de rejoindrfe Leh depuis Delhi, assurées pour l'essentiel par Jet Airways et Indian Airlines. Une desserte encore trop limitée selon l'ALTOA (All Ladakh Tour Operators Association), groupement aujourd'hui de 120 agences locales, qui souhaitent intervenir auprès de Delhi pour négocier la possibilité d'augmenter le nombre de vols vers la région, " ce qui augmenterait de 25% le nombre de randonneurs au cours des trois prochaines années " selon eux.
Haute région himalayenne, la géographie du Ladakh a effectivement de quoi séduire les voyageurs en quête de grands espaces et de rencontres, intégrant, au début des années 90, le cercle des grandes destinations du voyage aventure. Le premier guide de trekking à travers le territoire a été rédigé en 1985 par Philippe Chabloz et Charles Genoud, des pionniers, avec 19 itinéraires de trekking à la clé. L'ouvrage publié aux Editions Olizane en est à sa 10ème édition, un succès à la hauteur de ces plateaux désertiques.
Parmi les zones les plus fréquentées, il y a la Markha, grande vallée ouverte avec des sommets glaciaires en point de mire, le Rupshu dont les paysages rappellent les grandes étendues du plateau tibétain tout prochen les lacs Tso Kar et Tso Moriri, le Chang Tang, et quelques ascensions plus ou moins engagée. A l'xemple du Stok Kangri qui combine à la fois les tentations d'un 6 000 mètres et la proximité de Leh.
Outre la beauté de ces paysages de montagne, la région possède un évident patrimoine culturel, avec la présence de nombreux monastères anciens. Leh, la capitale du Ladakh, est dominée par le palais de l'ancienne famille royale, à côté duquel se trouve le Fort de la Victoire, édifié pour commémorer une importante victoire ladakhi sur des royaumes voisins au XVIe siècle. A partir de Leh, on peut visiter nombre de monastères bouddhistes blanchis à la chaux, notamment la gompa d'Hemis et les monastères d'Alchi, Tiksey et plus loin Lamayuru.
Et bien que l'Asie soit fortement déconseillée au cours de notre été, en juillet et août, à cause de son immuable mousson, le Ladakh reste pourtant normalement sec: les nuages s'accrochent aux deux barrières quasiment infranchissables de l'Himalaya et du Karakorum, offrant une période sous bonnes influences météorologiques, parfaitement adaptée aux grandes vacances européennes. Le Ladakh est aujourd'hui une destination exotique et à la mode, du simple trekkeur qui dort dans sa tente, au richissime homme d'affaires qui descend dans un cinq étoiles et qui loue des Jeep climatisées pour visiter les monastères.
A Leh, la mode est définitivement au cyber-tea et aux agences de trek qui tiennent le monopole du nombre avec les guesthouses. Partout, les promesses de " plus beau, plus haut, plus sauvage " s'affichent désormais en capitales sur les devantures. Le Ladakh a sans aucun doute plus d'une merveille à son palmarès pour étancher les plaisirs de milliers de visiteurs qui font chaque année le déplacement.
2000 est une année charnière. La région a attiré un nombre plus élevé de voyageurs qui souhaitaient sans doute se tenir éloignés des crises politiques népalaises ou découvrir un nouveau versant himalayen, plus confidentiel. En 1974, seulement 500 montagnards se sont rendus au Pays des Cols. Depuis, le flux des visiteurs n'a cessé d'augmenter. Ils étaient 18 000 en 2000 et déjà 25 000 en 2005. Côté ladakhi, " ils sont près de 30 000, dans les seuls environs de Leh, à être impliqués plus ou moins étroitement dans l'activité touristique avec 80 hôtels, 257 guesthouses référencées, et une capacité d'hébergement de 5 400 nuitées " selon Spalbar Goba, actuel président de l'ALTOA. En période touristique, de mi-juin à mi-septembre, environ 80% des jeunes sans emploi trouvent un job dans le secteur touristique en tant que guide, muletier, cuisinier, porteur, chauffeur, réceptionniste. Environ 500 guides, dont 180 formés au Ladakh. Entre 2000 et 2001, l'Internet a joué un rôle majeur dans cette nouvelle fréquentation, favorisant les échanges directs avec les agences locales. Le chiffre d'affaires des revenus engendrés par le tourisme s'élève à environ 1 620 000 € par saison. Un développement et une fréquentation qui a modifié le visage du Ladakh.
Le tourisme a occasionné de nombreux changements dans la culture traditionnelle ladakhi reconnue " paisible, prospère et indépendante ". D'une manière générale, l'économie du Ladakh et le niveau de vie de certains de ses habitants se sont améliuorés, améliorant ainsi la qualité des écoles, des hôpitaux, des moyens de transport et des approvisionnements en électricité et en eau. Mais les touristes ont amené dans leur bagages des bouleversements moins opportuns à commencer par le coût de la vie. Les prix ont ainsi augmenté de manière évidente, et si la vie reste extrêmement bon marché pour un étranger, elle devient de moins en moins abordable pour les autochtones !
Au centre de ces constats, il y a une problématique de fond. Pour l'ISEC, International Society for Ecology and Culture, " l'afflux des touristes a ajouté l'impression que la vie occidentale est infiniment meilleure qu'au Ladakh. Les touristes sont capables de dépenser en un jour ce qu'une famille entière dans un village pourrait dépenser en un an. Par conséquent, les Ladakhi, en particulier les jeunes, estiment que leur style de vie semble pauvre et peu moderne. Dans les écoles, on observe un taux d'abenstéisme et d'analphabétisation inquiétant. De jeunes garçons préfèrent aujourd'hui conduire des touristes dans des monastères avec des chevaux ou des ânes plutôt que de suivre des cours. Dans les esprits, et à court terme, les perspectives semblent plus réjouissantes dans ce secteur d'acitivité même si leur rêves s'accrochent aux paillettes de Bollywood et aux starletters de la musique hindi.
Beaucoup de Ladakhi sont déracinés de leuir mode de vie paysan traditionnel, très cohérent et solidaire, sans nécessairement retrouver un emploi dans le secteur moderne de l'économie. En même temps, ils perdent peu à peu la compréhension de leurs anciennes valeurs inspirées par le bouddhisme, alors qu'elles imprégnaient auparavant tout le cours de leur vie."
Pour Chospel, jeune guide de trek, " Le Ladakh traverse une période cruciale entre développement économique, préservation de sa culture et d'une nature exigeante. L'érosion des terres et l'accroissement (même limité) de la population n'est pas sans conséquences. Les terres ne sont plus suffisantes pour faire vivre une famille nombreuse. Si les paysans peuvent encore vivre en autarcie, c'est grâce àleurs connaissances approfondies des pratiques ancestrales. L'agriculture y est exclusivement manuelle et pratiquée de manière collective par la communauté villageoise. Mais la construction de routes et l'ouverture au tourisme ont conduit à négliger les cultures indigènes à partir des années 70."
Que penser aussi du tourisme qui a déguisé certains monastères en bazar organisé laissant peu de place au culte et ruinant parfois l'ambiance qui y régnait ? Que penser de ces boutiques à souvenirs spécialisées dans l'artisanat local qui se multiplient aussi vite que les restaurants, les agences et les cyber-tea ? Qu'il s'agit sans doute d'une étape obligée pour un territoire nouvellement voué au tourisme qui là, comme ailleurs, est confronté en permanence au dilemme évoqué plus haut.
Identifiant que la fréquentation croissante est un agent puissant de changement, l'ISEC réalise de grands efforts auprès des visiteurs pour les inviter « à participer à la sensibilisation à chaque niveau: de la conscience culturelle au comportement écologiquement sensible ». Nombreuses ONG, voyageurs, agences de voyage, et avant tout ladakhi se sont aussi inquiétés, puis impliqués pour œuvrer et sensibiliser, puis agir, notamment en créant le Ladakh Ecological Development Group, qui promeut les énergies renouvelables, encourage la culture traditionnelle, rencontre et conseille les paysans locaux. De même que l'Institut de recherche sur la montagne, organisation non gouvernementale qui mène des programmes dans les chaînes des Himalayas. des Andes et des Appalaches, est le partenaire de l'UNESCO dans la région du Ladakh. L'objectif est de « promouvoir la participation de la population au développement du tourisme dans la région. contribuant ainsi à créer des possibilités d'emploi et d'activité rémunératrice pour la population locale. » Une formation est dispensée pour permettre le développement et la gestion de l'hébergement de touristes chez l'habitant, ainsi que pour doter la population locale des compétences nécessaires pour permettre à certains de devenir guides de tourisme culturel et environnemental.
Le trekkeur peut lui aussi devenir une ressource active, comme dans la vallée de la Marka dans le cadre de la protection du mythique léopard des neiges. Les villageois chassent ces ongulés sauvages qui provoquent des dégâts dans les cultures. Proies naturelles du léopard, celui-ci se rabat alors facilement sur les troupeaux domestiques, s'attirant la colère des éleveurs. L'antenne ladakhi de l'ONG Snow Leopard Conservancy entend utiliser les retombées financières du trek dans cette vallée afin de convaincre les habitants de ne plus tuer la faune sauvage. Deux programmes sont mis en œuvre à cette fin: les " parachute-cafés "et les homestay .
Dans les deux cas, il s'agit de permettre aux villageois d'offrir des services (petite restauration et hébergement) à destination des trekkeurs, sachant que ceux-ci viennent en particulier dans cette vallée car la faune y est encore relativement abondante. Ajoutez à cela une expertise pour rendre les enclos « leopard proof » et un programme d'éducation à l'environnement en direction des enfants et le tour est joué: aujourd'hui dans la vallée de la Marka, chacun prend conscience de la valeur patrimoniale du léopard des neiges et de sa valeur ajouté sur le tourisme.
Une prise de conscience voit encore le jour au sein des agences locales sur le plan de l'accumulation des déchets. En 2005, un grand nettoyage des abords des lacs Tso Moriri et Tso Kar en particulier, et des campements a eu lieu. Les agences sérieuses veillent à ce que leurs équipes ramènent les déchets et prévoient de la nourriture pour les animaux de bât. Ensuite, c'est à chaque voyageur, en posant les bonnes questions, de choisir la bonne agence. la douloureuse question des déchets n'est pour autant qu'à demi éludée.
Pour Sylvain Dussans, accompagnateur et animateur nature, « il n'existe ici aucune filière de recyclage, ni même d'incinérateur. Les ordures de leh, la capitale, sont simplement déversées dans une petite vallée, cadeau funeste pour les générations à venir... Sans jouer les donneurs de leçon, il est possible de choisir de consommer écologiquement: au lieu d'acheter et de jeter une quantité de bouteilles d'eau en plastique, vous pouvez obtenir de l'eau bouillie sous pression très facilement à Leh pour un coût dérisoire.»
On l'aura compris, il n'y a pas de réponse toute faite à la question suivante: le trek peut-il être une composante du développement durable?
Selon les situations. nous sommes tour à tour une pression de plus sur un milieu fragile ou un facteur de prise en considération de la valeur de ce même milieu, il appartient à chacun d'être vigilant, en regardant plus loin que le bout de ses chaussures.
Récemment, la question suivante était posée sur le forum du site de la communauté ladakhi : «Comment vois-tu le Ladakh en 2020? ".
Au cœur des débats, la santé et l'éducation, les villages reculés, le rapport avec les ONG, la nouvelle route entre Padum et Nimo pour 2008, des interrogations pour un avenir proche forcément différent.
Source : Roadbook vol.1 Himalaya - septembre 2006
Texte Stéphanie Thizy