Himalaya - Inde

 

Le Ladakh du futur

 

 

 

Rythmée par les activités agricoles et les rites bouddhistes, la vie paisible de ce petit éden de l'Hymalaya indien s'est vue chamboulée par l'irruption de l'économie de marché. Ebranlée, la société ladakhie s'interroge : comment concilier un développement inéluctable avec le respect dela nature et des traditions locales ?

 

Un temps terrassée par l'irruption brutale de la modernité, la société ladakhie traditionnelle relève désormais la tête.

 

Le lama Konchok Phandey est inquiet. Une expression de tristesse assombrit l'affable visage de ce vieux sage, auteur de plusieurs ouvrages sur le Ladakh, lorsqu'il évoque les discordes qui agitent son pays: "Les relations entre bouddhistes et mulsulmans se sont détériorées depuis vingt ans. Jusqu'alors, les deux communautés se montraient un profond respect mutuel. Les mariages mixtes étaient courants, et chacun participait aux festivités religieuses de l'autre. Mais l'intolérance et le radicalisme ont surgi. Dans chaque camp, les graines de la haine ont été semées." Le Ladakh, qui compte près de 200 000 habitants, dont 51% de bouddhistes et 48% de musulmans, pâtit des troubles qui affectent le Cachemire voisin, auquel il est administrativement rattaché.

En février 2006, les rivalités entre les deux communautés ont provoqué de violents incidents à Leh, la capitake, soumise à un provisoire couvre-feu. Depuis, le calme est revenu, mais la tension reste palpable. Regroupés au sein de la Ladakh Bouddhist Association (LBA), les bouddhistes les plus virulents accusent les musulmans de faire du prosélytisme et d'accaparer les postes gouvernementaux. La LBA, qui dénonce les "discriminations" dont sont victimes les Ladakhis, réclame pour le Ladakh un statut de territoire séparé du Cachemire afin de résister à la pression de ceux qu'elle appelle les "envahisseurs". "La population musulmane, adepte de la polygamie, croît de façon inquiétante, tandis que les bouddhistes, restés longtemps attachés à la polyandrie,  reculent en nombre. Aussi devons-nous empêcher les filles ladakhies de se marier hors de leur communauté", martèle CP Dorje, dirigeant de la section jeunesse au sein de la LBA.

 

En fait, derrière le conflit politico-religieux se profile le malaise d'une société qui, longtemps préservée des influences extérieures, voit son identité mise à mal par un développement brutal, dont profitent des voisins très entreprenants dans le commerce.

Dans Main Bazar, la rue principale de Leh, la grande majorité des restaurants, hôtels, boutiques et agences de trek appartiennent à des Cachemiris ou des réfugiés tibétains, lesquels ont su tirer parti du boom du tourisme que connaît le pays. Les Ladkhis, eux, habitués depuis des générations à une agriculture de subsitance, se retrouvent marginalisés, pris de court par l'irruption d'une économie de marché qui a bouleversé leur mode de vie séculaire. Au début des années 60, le premier choc culturel pour ce territoire qui vivait en autarcie fut l'arrivée massive de soldats indiens qui, à la suite des conflits avec la Chine et le Pakistan, implantèrent bases et infrastuctures routières. Le second choc fut son ouverture au tourisme, en 1974, qui vit l'afflux de milliers d'Occidentaux avides d'explorer ce pays insolite et austère, où rien ne semblait avoir changé depuis la nuit des temps. Helena Norberg-Hogde, une linguiste suédoise qui a suivi l'évolution du Ladakh, analyse dans son livre "Quand le développement crée la pauvreté." l'effet dévastateur qu'a eu le déferlement soudain. Capables de dépenser en un jour autant qu'une famille ladakhie en un an, ces étrangers donnaient la fausse impression d'être issu d'un monde facile où l'on ne travaille pas. La onfrontation, explique-t-elle, fut pour les jeunes ladakhis "comme une gifle", qui les poussa à rejeter leur culture pour se ruer sur les symboles de cette modernité d'apparence magique. Les touristes qui débarquent aujourd'hui à Leh doivent se rendre à l'évidence : les jeans siglés " Hollywood collection " et les polaires " made in China " ont remplacé remplacé les traditionnels gonchas en laine de yak; les adolescentes ne portent plus le perak ancestral mais préfèrent se blanchir la peau avec les crèmes " Fair and Lovely "; Internet, la télé, la radio, les portables, les gros 4x4 japonais et les vidéos du cinéma hindi ont franchi les cols de l'Himalaya.

 

 

Le changement ne touche encore qu'une minorité (90% des Ladakhis sont des ruraux vivant dans des hameaux reculés), mais il est profond, destructeur et progresse inexorablement. Les biens en provenance de l'Inde et d'Occident se répandent davantage, créant de nouveaux besoins qui accentuent la dépendance de la région. Incapables de lutter face aux importations de riz et de blé subventionnées par le gouvernement indien, beaucoup de Ladakhis abandonnent leur mode de vie paysan et viennent à Leh grossir le flot de chômeurs. En même temps, ils perdent peu à peu la compréhension de leurs anciennes valeurs inspirées par le bouddhisme - frugalité, respect de la nature, solidarité humaine - qui avaient fait leur preuve dans la vie pratique. "Le tissu social se désagrège, la pollution et le gaspillage apparaissent, les gens, devenus cupides, se disputent emplois et propriétés. Nourris des valeurs matérielles de l'Occident, les jeunes supportent moins le poids des obligations communautaires qui freinent leur désir d'épanouissement individuel. La crise touche aussi les monastères qui, désertés par les granfs maîtres, peinent à fournir des repères spirituels", se désole Nawang Tsering Shakspo, directeur de l'académie des Arts du Ladakh.

 

 

Sans renoncer au progrès, les Ladakhis tentent de redonner sens aux anciennes valeurs bouddhistes

 

Le constat, un peu noir, mérite d'être nuancé.
D'abord, le Ladakh n'était pas, avant son ouverture, un paradis rousseauiste coupé du monde. Jusqu'à la fermeture  du Tibet, en 1950, une longue tradition de commerce caravanier avec la Chine y propérait. La vie était loin d'être idyllique: ségrégation sociale et mortalité infantile y sévissaient. Le développement a apporté des améliorations notables en matière de santé, de confort, de transport. Conscients de sprogrès accomplis, mais aussi de la richesse de leur culture et des dangers qui la guettent, les Ladakhis tentent désormais de trouver des alternatives viables pour accompagner la nécessaire ouverture à la modernité.

 

Sur le terrain, de nombreuses associations mènent des actions concrètes. Ainsi le Centre de développement écologique du Ladakh [LEDeG], fondé à l'initiative d'Helena Norberg-Lodge, s'efforce-t-il d'améliorer les conditions de vie des villageois et les traditions ancestrales: panneaux solaires, pompes bélier, promotion de l'artisanat... Créé par un groupe de jeunes Ladakhis, le Mouvement des étudiants pour la culture et l'éducation [SECMOL] s'attache à réformer un système éducatif jusqu'alors défaillant et inadapté. Son campus, situé sur les bords de l'Indus, près de Leh, sert de centre d'expérimentation pour des projets novateurs, mais toujours inspirés des techniques et ressouirces locales : maison écologique entèrement chauffée à l'énergie solaire, cultures de légumes sous serre, etc.

Petit à petit, le Ladakh ancien relève la tête. Il entend prendre en main son avenir et prouver au monde qu'il est possible, au XXIe siècle, de choisir une autre voie de développement.

 

 


 

Des bienfaiteurs en béret                                                                                                                                                      

Le Ladakh a pour voisins la Chine et le Pakistan qui, l'un comme l'autre, aimeraient s'en emparer. La première a envahi leshauts plateaux de l'Aksai Chin à lest, le second le Balistan à l'ouest. Aussi l'Inde entretient-elle sur son sol une garnison de près de 70 000 soldats, soit l'équivalent d'un tiers de la population locale. Sa présence ne passe pas inaperçue, loin s'en faut. On peut rêver un jour d'un Ladakh démilitarisé, mais pour les Ladakhis, paradoxalement, un retrait des troupes aurait pour conséquence une crise économique et une chute du niveau de vie. L'armée est en effet le plus gros employeur de la région, non seulement pour les soldats, mais aussi les porteurs, les agriculteurs, les ouvriers des routes et du bâtiment. C'est à elle que l'on fait appel en cas de coup dur, routes bloquées par la neige et évacuations d'urgence. Elle fournit une grosse part des biens de consommation et du fuel qui alimentent le marché noir, et procure aussi aux villages reculés services médicaux et éducatifs, si bien que nombre d'entre eux dépendent totalement de son aide.

 

Les amchis menacés                                                                                                                               


Les habitants du Ladakh ont toujours confié leur santé à des thérapeutes qui excercent la médecine tibétaine, les amchis. Leur soins, à base de plantes et de minéraux, représentent le seul système de santé avant l'introduction de la médecine occidentale et la construction d'hôpitaux à Leh et Kargil. Autrefois, chaque village avait son amchi, initié par son père ou formé par un ma^tre, mais cette tradition médicale née voici plus de deux mille ans, liée au bouddhisme, est à présent menacée. Faiblesse des rémunérations, disparition des plantes médicales sauvages, érosion des savoirs : les vocations se font rares. Plusieurs associations luttent pour sauvagarder le savoir amchi et revitaliser ses pratiques notamment Nomad RSI en France. L'Unité de médecine amchi du Ministère de la Santé, à Leh, mène des travaux de recherches et s'efforce de remettre à jours les connaissances des soigneurs. Si les amchis ne savent pas traiter les maladies graves, ils obtiennent des résultats probants pour les ulcères, l'arthrite, l'hypertension et les problèmes respiratoires. Et devant l'insuffisance du réseau médical moderne, ils restent un recours indispensable pour les populations isolées.


Recherche transculturelle sur les représentations de la santé (et de la maladie) et les pratiques de guérison au Ladakh et au Népal : anthropologie clinique. Une recherche de l'Université Catholique de Louvain, Belgique.
 

 


 

Extrait de Grands Reportages n° 298 - Novembre 2006 - Himalaya: Royaumes oubliés
Texte de Jérôme SAGLIO