A Jaffna, les civils sont pris en tenaille entre la rebellion tamoule et l'armée. Sous les tirs de roquettes, la population essaie de mener une vie normale ...
Au nord du Sri-Lanka, la péninsule de Jaffna est une immense prison à ciel ouvert, ligotée par la peur, les restrictions et les excactions. Sous les détonations des obus, Jaffna est le terrain d'une violente répression de l'armée sri lankais, qui, depuis août 2006, tente d'épurer la région du soutien traditionnel accordé aux rebelles tamouls du LTTE, et de contrer toute offensive possible. Car les Tigres, affaiblis dans les combats à l'Est, n'ont qu'un rêve : reprendre Jaffna le coeur de la "patrie tamoule", conquise par l'armée en 1995. Dans la ville, une statue de la Vierge Marie arbore désormais des larmes de sang : le signe, selon la population, d'un grand désastre à venir. Flanqués de leurs gilets pare-balles et de leur T-56, les jeunes soldats débarqués des campagnes cinghalaises, patrouillent au milieu de Tamouls dont ils ne parlent même pas la langue. Les check-points sont partout, les fouilles au corps régulières, et le couvre-feu quotidien. La péninsule ressemble à un camp militaire, avec 20% des terres réquisitionnées par 50 000 forces de l'ordre. Venant du camp de Palali, les convois militaires paralysent la ville. Ils se dirigent vers la ligne de front Kilali-Nargarkovil, à une dizaine de kilomètres. Et, déjà le concert quotidien des détonations recommence.
Réfugiée dans un camp, la petite Pravina, 9 ans, a sa vision des choses: "C'est l'armée qui tue les gens, dit-elle. Parce que le gouvernement n'aime pas les Tamouls." Elle vient de l'île d'Allaippiddi, en face de Jafnna, où le LTTE s'est infiltré par surprise, le 11 août 2006. L'armée a risposté par des roquettes qui sont tombées sur le village de Pravina. Ce jour-là, le gouvernement a fermé l'A9, seule route qui relie Jaffna au reste du pays, emmurant la péninsule dans une crise humanitaire et une chape d'impunité. Pour fuir, à part deux liaisons aériennes irrégulières et hors de prix, il ne rest que la mer, avec un ferry journalier de 350 places. Un terrain de sport cerclé de barbelés a été transformé en enceinte d'interminables contrôles pour les passagers. "On nous traite comme du bétail", dit Alagarajah, 27 ans. Pour être sur la liste, il a dû verser un pot-de-vin aux militaires.
Avec la fermeture de l'A9, c'est aussi l'alimentation de plus d'un demi-million d'habitants qui a été coupée. "Jamais Jaffna n'avait connu une telle crise", alerte Pr. V. K. Ganesalingam, directeur de la Croix-Rouge locale. Les denrées de base sont à présent acheminée par voie maritime, mais les gens manquent de tout : essence, médicaments, lait pour enfants, etc. PLusieurs sources affirment que les ferries chargés de nourriture et de passagers sont utilisés comme boucliers pour transporter armes et munitions. Le LTTE, quant à lui, cherche à forcer le mécontentement civil et fait pression sur les marchands locaux. "Le gouvernement et les Tigres se comportent comme deux mouvements extrémistes", résume un dipliomate.
Résultat: plus de 400 000 tamouls sont poussés à la pauvreté. Les plus touchés sont les pêcheurs, car les sorties en mer sont quasiment interdites, et les ouvriers, puisque les matériaux de construction sont bannis afin de ne pas être utilisés pour les bunkers des Tigres. A cela s'ajoute la précarité des réfugiés qui fuient les combats, soit 40 000 nouveaux déplacés. "Toute ma vie, j'ai essayé de réfléchir à la situation. Aujourd'hui, je ne pense plus", dit Aseerwathan, 51 ans, réfugié à la jambe blessée. Entre l'armée et les Tigres, les civils n'ont pas le choix: les membres du Parlement sont tous à Colombo, les élus locaux sont instrumentalisés par le LTTE, quant à ceux qui ont tenté de proposer une autre voie, ils ont été assassinés.
Lentement, l'information est asphyxiée. Seuls circulent les quotidiens locaux, réduits à une seule feuille, sur papier recyclé. Raison officielle : pénurie de papier et d'encre. Dans les bureaux du quotidien pro-tamoul Uthayan, les ordinateurs ont été défoncés par des tirs et les murs sont couverts d'impacts. Le 2 mai 2006, ici, deux employés ont aussi été tués. Alors le rédacteur en chef dort sur place, par peur de se faire assassiner.
Ce matin-là, à Point Pedro, les vedettes de la marine patrouillent en mer, alors que la route côtière est un cordon militaire, la bande de terre qui descend vers le sud étant sous domination des Tigres. Avec de granfds gestes, les pêcheurs racontent les batailles navales qu'ils ont aperçues récemment, depuis la côte.
"La dernière fois, c'est le LTTE qui a gagné", affirme l'un d'eux. Mais déjà, il baisse la voix: "Les soldats nous accusent de soutenir les Tigres : beaucoup de pêcheurs disparaissent ou se font tuer."
Après les ravages du tsunami, les ONG s'étaient lancées ici dans la reconstruction. Aujourd'hui, elles ont presque toutes déserté et il ne reste que des centaines de maisons inachevées, parfois pillées. "Quand je pense aux grandes idées de développement, à tout l'argent déversé par l'Occident ..., se lamente un humanitaire local. Tout cela n'a servi a rien." Et sous les cocotiers gisent les bateaux en fibre de verre, donnés par les ONG, mais interdits en mer. D'après Murugan, pêcheur de 33 ans, "les Tigres les volent pour les transformer en bateaux de combat".
Partout, la peur marque les visages. Telles ces femmes, venues témoigner, dont les mains se tordent sur des petis mouchoirs blancs. Il y a Usha, 25 ans, qui n'a jamais revu son frère, parti un jour travailler en ville. Kirubai, 37 ans, a vu son mari se débattre quand les soldats ont fait irruption dans leur chambre. Ou Soundary, 51 ans, dont le fils a été tué en plein jour, d'une balle dans la tête. Si les Tigres ne se gênent pas pour procéder à de sanglants règlements de compte, aujourd'hui, dans la péninsule soumise à l'ordre militaire, 80% des crimes sont commis par l'armée.
Cette affirmation, fournie sous anonymat par un défenseur des droits de l'homme, qui a lui-même reçu des menaces de mort, va plus loin: "Même la police locale a peur de l'armée. Il n'y a pas d'autopsie, pas d'enquête. Le couvre-feu garantit l'impunité."
Introduits en août 2005 en vertu d'une réglementation d'exception, les pouvoirs conférés à l'armée ont donné le champ libre aux exactions, en l'absence de volonté politique de Colombo. Depuis janvier, à Jaffna, une quarantaine de jeunes disparaissent chaque mois. Ils n'ont parfois aucun lien avec le LTTE. Dans le camp des réfugiés d'Allaippiddi, Bahwani, 28 ans, était là quand deux hommes sont venus parler à son mari. "Ils lui ont demandé si, durant les combats, il avait aidé à transporter les Tigres blessés dans son rickshaw. Et ils l'ont embarqué." Depuis plus rien. "Mon mari aussi avait un véhicule avait un véhicule, raconte Glory, 42 ans, Le LTTE l'a obligé a transporter les blessés et, le lendemain c'était le tour de l'armée. On doit obéir des deux côtés, on a aucun choix. Alors mon mari a été arrêté, mais il est en prison. Au moins il est en vie."
Terrorisés, sans travail et confinés par le couvre-feu, les Tamouls se terrent chez eux... Et la vie reprend ses droits, puisque depuis sept mois, Jaffna n'a jamais vu tant de femmes aux ventres arrondis. Mais au rythme des détonations d'obus monte la crainte que ces enfants du couvre-feu ne deviennent la nouvelle génération des enfants de la guerre.
Repères
Trois décennies de guerrila :
Petite île de 20 millions d'habitants - en forme de mangue ou de larme, c'est selon -, le Sri Lanka est miné, par un conflit interethnique qui, depuis 1972, a fait plus de 68 000 morts. Etablie au Nord et à l'Est, la minorité tamoule, de confession hindoue et chrétienne, s'oppose aux bouddhistes cinghalais du Sud, qui forment 75% de la population. L'irréductible Velupillai Prabhakaran, chef du LTTE (Tigres de libération de l'Eelam Tamoul ), se bat contre "l'oppression" du gouvernement cinghalais de Colombo. Inscrits l'an dernier sur les listes internationales des organisations terroristes, les Tigres n'hésitent pas à pratiquer attentats à la bombe humaine ou recrutement d'(enfants.
L'échec des pourparlers :
Le cessez-le-feu, signé en 2002 sous la médiation de la Norvège, avait fait surgir des espoirs de paix. Mais les négociations ont échoué, et le LTTE exige l'indépendance du Nord-Est, abandonnant l'idée d'une autonomie négociée au sein d'un Etat fédéral. Quant au gouvernement de Mahinda Rajapakse, sous pression de deux partis extrémistes cinghalais, il favorise la solution militaire.
La "solution militaire" :
Depuis 2006, l'armée régulière multiplie ses offensives dans les zones sous contrôle des Tigres, et cela en particulier dans l'Est, grâce au soutien de la faction Karuna, une branche dissidente du LTTE, dont les méthodes sont similaires à celles des Tigres. Résultat : 4 000 victimes, 250 000 déplacés fuyant exactions et zones de combat, et une fulgurante dégradation des droits de l'homme.
Le Soir - Vanessa Dougnac - 5 avril 2007