Les musulmans du Sri Lanka pris entre deux feux


La troisième communauté de l'île souffre de la guerre en silence. Certains redoutent cependant qu'elle prenne les armes.


Depuis plus de vingt ans que le conflit fait rage entre les autorités de Colombo et les Tigres de libération de l' Eelam tamoul [LTTE], on a surtout parlé de l'affrontement entre la majorité cinghalaise et la minorité tamoule [les premiers constituent 78 % de la population et sont bouddhistes, les seconds, hindous, représentent 14 % des habitants de l'île]. Le sort des 7,6 % de musulmans du pays a en revanche laissé le reste du monde largement indifférent. La plus grande partie d'entre eux est originaire des régions touchées par la guerre dans le nord et dans l'est du pays. Ils sont donc directement intéressés par l'issue du conflit. Depuis 1990, ils ont été victimes de nettoyages ethniques, de massacres et de déplacements forcés de population perpétrés par les insurgés. L'accord de cessez-le-feu conclu en 2002 a déçu beaucoup d'entre eux. Ils n'ont pas eu de représentation propre lors des négociations de paix, et nombreux sont ceux qui craignaient de faire les frais d'un traité qui accorderait aux rebelles tamouls le contrôle exclusif du Nord et de l'Est. Depuis la reprise à grande échelle des opérations militaires vers le milieu de l'année 2006, ils sont de nouveau pris entre les feux croisés des belligérants dans la partie orientale de l'île, où ils se heurtent également à un nouveau groupe paramilitaire tamoul progouvernemental, la faction Karuna [à l'origine groupe dissident des LTTE]. Les musulmans de l'Est et du Nord [qui ont adopté les mœurs tamoules] se sentent différents de ceux du Sud, qui vivent parmi les Cinghalais. Néanmoins, un consensus existe sur quelques questions essentielles et tous partagent le souhait de former un front uni dans le conflit. Ils n'ont jamais eu recours à la force pour faire entendre leurs voix, préférant la carte politique mais, depuis le milieu des années 1990 et l'intensification des violences, certains redoutent l'apparition d'un mouvement armé doté d'une façade islamiste. En effet, il n'est pas certain que cet attachement à la non-violence persiste, surtout au regard des rancœurs perceptibles chez les jeunes de la province orientale. Dans certaines zones, de petites bandes se livrent à des activités quasi criminelles et enveniment des querelles entre groupes religieux. A terme, elles risquent de jouer un rôle plus important dans les conflits intercommunautaires. Seul un règlement politique global permettra de corriger les injustices historiques dont est victime la minorité musulmane. C'est le seul moyen de dissiper le désenchantement croissant de la nouvelle - génération de musulmans sri-lankais.

Daily Mirror  (extraits), Colombo


Source : Courrier International n° 866 - Du 7 au 13 juin 2007