CHENNAI (Tamil Nadu) ENVOYÉ SPÉCIAL
Thol Thirumavalavan
est l'idole du jour, mais une idole fatiguée. La foule est amassée
autour de l'estrade où il trône, yeux mi-clos. D'une manière un brin
théâtrale, un médecin lui passe le brassard à tensiomètre autour du
bras. On sent le public inquiet, anxieux même. Voilà deux jours que Thol Thirumavalavan a entamé sa grève de la faim en cette banlieue de Chennai (ex-Madras), chef-lieu de l'Etat indien du
Tamil Nadu, et la fièvre monte déjà dans la classe politique locale.
17 NOVEMBRE 2005 : élection du nationaliste Mahinda Rajapakse à la présidence du Sri Lanka.
FÉVRIER 2006 : reprise du dialogue entre le gouvernement et les Tigres de libération de l'Eelam tamoul (LTTE), malgré la poursuite des violences dans le pays.
8 JUIN : échec des négociations de paix à Oslo, les violences s'intensifient.
2 NOVEMBRE 2007 : mort d'un dirigeant des LTTE, S. P. Thamilsevan, dans un raid aérien de l'armée sri-lankaise.
2 JANVIER 2009 : chute de Kilinochchi, "capitale" des rebelles séparatistes tamouls. Le président Rajapakse annonce "la déroute totale" du LTTE.
Thol Thirumavalavan est un agitateur populiste qui ne laisse pas indifférent : chef du Parti de libération des panthères, un mouvement de défense des castes intouchables, il est aussi un ardent défenseur des Tamouls du Sri Lanka, cause éminemment sensible au Tamil Nadu indien. Dans un mouvement las, le tribun se dresse enfin et s'approche du micro. Une panthère en peluche, la mascotte du parti, est affalée à ses pieds. "J'ai décidé de jeûner, lance Thol Thirumavalavan à ses partisans, pour protester contre les souffrances infligées aux civils tamouls du Sri Lanka. Je suis prêt à offrir ma vie pour eux."
Depuis plusieurs mois, le Tamil Nadu, Etat le plus méridional de la fédération indienne, est en proie à de vifs ressentiments à l'égard de l'évolution de la situation politico-militaire au Sri Lanka. Les deux entités sont très proches. Géographiquement, l'ex-île de Ceylan n'est distante de l'extrême pointe du triangle indien que d'une trentaine de kilomètres, au-delà du détroit de Palk. Mais les liens sont surtout ethniques.
Les quelque 60 millions de Tamouls du Tamil Nadu ont toujours éprouvé un "attachement émotionnel", selon la formule d'un journaliste de Chennai, vis-à-vis de la minorité de 3 millions de Tamouls du Sri Lanka qui, depuis 1983, a embrassé la lutte armée pour obtenir son indépendance dans ses fiefs du nord et de l'est de l'île. Dans ce contexte, l'offensive de l'armée sri-lankaise qui a mis en déroute, ces dernières semaines, les Tigres de libération de l'Eelam (pays) tamoul (LTTE) crispent les esprits au Tamil Nadu. On y dénonce les "massacres", voire le "génocide", perpétrés par l'armée sri-lankaise contre les Tamouls insulaires.
Avant la grève de la faim de Thol Thirumavalavan, il y avait eu une chaîne humaine de 60 km et des jets de pierres contre le consulat sri-lankais de Chennai. Dans un bel élan d'unanimité, les partis politiques locaux, qui s'entre-déchirent d'ordinaire à belles dents, ont adopté, en novembre 2008, une résolution pressant le gouvernement central de New Delhi d'intervenir pour imposer un cessez-le-feu au Sri Lanka. Le parti régionaliste au pouvoir au Tamil Nadu, le Dravida Munnetra Kajagam (DMK), a même menacé de quitter la coalition dirigée à New Dehli par le Parti du Congrès si la diplomatie indienne ne manifestait pas plus de fermeté à l'encontre du gouvernement sri-lankais.
New Dehli a dépêché des envoyés à Colombo pour demander poliment que les civils soient épargnés, mais rien de plus, et les livraisons d'armes indiennes au Sri Lanka se poursuivent. Depuis l'assassinat, en 1991, de l'ex-premier ministre Rajiv Gandhi par une combattante du LTTE, New Delhi abhorre le mouvement des Tigres, organisation interdite en Inde. "Le Congrès tient aujourd'hui sa vengeance contre le LTTE, il mène contre lui une guerre par procuration à travers l'armée sri-lankaise", regrette Shivaji Lingam, un député tamoul sri-lankais pro-LTTE séjournant à Chennai.
Au-delà de la simple "vengeance", le gouvernement indien éprouve surtout les plus fortes préventions à l'égard d'un nationalisme tamoul qui pourrait franchir le détroit de Palk. L'exaltation de la "tamoulité" a une vieille histoire dans le sud de l'Inde, où les chantres de l'identité dravidienne présentent les autochtones comme victimes d'une colonisation par les brahmanes venus du Nord. "Le nationalisme tamoul ne présente pas seulement un danger pour l'unité du Sri Lanka, mais aussi pour celle de l'Inde, décode Bhagvan Singh, journaliste au Deccan Chronicle. Un Etat tamoul au Sri Lanka pourrait être tenté de revendiquer le Tamil Nadu indien."
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Delhi n'ira donc jamais au-delà de quelques gestes pour apaiser la
colère du Tamil Nadu. Mais une indifférence trop hautaine comporte
aussi le risque de radicaliser le régionalisme local.