2. Dans un domaine que je connais bien, d’ailleurs c’est de cette place et de cette place seule que j’écris, il ne reste plus qu’un seul journaliste spécialisé en jazz dans la presse quotidienne nationale, Francis Marmande, qui signe des papiers brillants, qui ne portent pas une demi-seconde sur la musique, mais sont des exercices de style destinés à faire valoir sa plume, et ne sont en aucune manière critiques au sens traditionnel du terme. Quant à Serge Loupien, malgré ses excès, il constituait une sorte de repère. Et puis il savait de quoi il parlait. Il a quitté Libération, et n’a pas été remplacé.
3. En particulier dans les collectivités territoriales, où leur présence était naguère bienvenue, dans la mesure où la décentralisation donne du pouvoir, en encore du pouvoir, à des fonctionnaires assez éperdument errants, eux aussi. C’est dire sur quels critères (politiques, au sens étroit ou même au sens large) sont examinés les dossiers… Errance, loi du plus astucieux, ou de celui qui a su comprendre à temps ce qu’il fallait savoir vendre aux élus… C’est le règne absolu du deal : «Je fais la politique que tu me demandes, je n’en pense rien, elle est bonne puisque c’est la tienne, en contrepartie je reçois des subsides».
4. Platon, en référence à l’enseignement de Socrate, qui avait l’audace de prétendre que l’opinion ne pense pas, ne pense rien. La preuve étant qu'on peut en faire le compte, le décompte. On peut la sonder. L’opinion a toujours tort en droit, même si parfois elle tombe juste! Enfin… la doxa quoi! Le politiquement correct d'aujourd'hui.
Pour le final de l’Europa (30° édition du festival), cinq concerts par jour, sinon rien! Et deux correspondants de Jazz Magazine, c’est le moins. Quasiment pas un temps faible, de la musique comme s’il en pleuvait, solos, duos, grandes formations, musiciens emblématiques du festival (Louis Sclavis, Joëlle Léandre), voire de l’histoire du jazz européen (Keith Tippett, Daniel Humair, Joachim Kühn, Didier Levallet, j’en passe), nouveaux talents d’ici et d’ailleurs (Émile Parisien, Vijay Iyer), de quoi remplir une escarcelle de sensations et d’émotions, on en gardera seulement deux parmi tant.
Le quartet d’Émile Parisien, c’est l’histoire d’un saxophoniste talentueux et obstiné. Qui débouche aujourd’hui (cf. le CD/DVD qui vient de sortir sous le titre Original Pimpant LJ 07) sur une musique en effet originale et passablement enthousiasmante. Parce qu’ils (tout est travaillé en commun) ont déjà une histoire, et qu’ils ont réussi à passer au-delà des modèles qu’ils s’étaient donnés. Plutôt discret à la ville, Émile Parisien se dévoile sur scène: tendu, les yeux grands ouverts sur la musique qui se trame, appliqué de la meilleure façon qui soit (le soprano est exigeant), il pose les éléments de chaque thème avec délicatesse, raconte une histoire ou fait surgir un climat, et c’est bientôt une formation vrombissante qui projette une musique désormais inouïe. De chicanes en trouvailles, de relectures étonnantes (Wagner, Tristan) en évocations subtiles (Darwin à la montagne), on voyage avec eux, avec leur complicité établie, et l’on se réjouit que ce groupe puisse jouer souvent. Car c’est, nous le savons tous, le seul moyen de progresser encore. À suivre…
Keith Tippett, c’est déjà une longue histoire, mais c’est aussi hélas un des grands oubliés des scènes françaises. En solo, ou à la tête d’un big-band italien co-dirigé par Louis Moholo-Moholo, il fait passer d’abord et avant tout sa passion de la musique, du jazz: de l’écriture ici, de l’improvisation là. Soliste absolu, il construit une œuvre en temps réel, exactement comme savent encore le faire les organistes, avec les moyens et les codes appris et travaillés pendant une vie tournée toute entière vers l’art. Keith Tippett est un fiévreux, une manière d’illuminé, un doux rêveur comme on en veut encore, et plus souvent. Fiévreux mais pas fébrile: sa façon de diriger les œuvres reprises et arrangées de Mongezi Feza, Dudu Pukwana, ou les siennes propres (comme Septober Energy), est toute de lucidité et de précision. Ce qui lui permet de faire monter la tension et l’émotion finale de l’hymne national sud-africain sans la moindre perte de contrôle. Je l’ai déjà dit, j’y reviens: admirable. Mérite plus encore: qu’on y revienne, et vite!
JAZZ A LUZ : PREMIER ACTE
19°
édition de ce festival d’altitude, qui prend aussi de l’ampleur, et
modifie assez profondément cette année la mise en place des divers
lieux de concerts. Car si la Maison de la Vallée reste l’incontournable
espace réservé à l’improvisation (on y attend Noël
Akchoté, Michel Doneda, John Russell, Roger Turner, Joëlle Léandre,
Akosh S., Geneviève Foccroule, Didier Petit, Marteau Rouge,
etc.), le verger a été séparé du chapiteau, ce qui permet un meilleur
clivage entre ceux qui viennent, en soirée, écouter la musique, et ceux
qui souhaitent seulement profiter de l’occasion pour faire la fête,
sans compter ceux qui circulent entre les deux, et ceux pour qui la
fête n’est vraiment telle que si elle est d’abord musicale. Pour faire
bonne mesure, Anne Montaron anime chaque matin à 09.30 une rencontre destinée à mieux faire connaissance avec certains musiciens : ce matin c’était Roger Turner et John Hassel, qui ont ravivé avec Michel Doneda leurs souvenirs de Chantenay-Villedieu.
Hier soir, Benoît Delbecq et Marc Ducret
ont placé la barre très haut. Exigence, intelligence, complicité
musicale extrême, mais aussi sens de la construction, sont quelques uns
des termes qui viennent pour tenter de qualifier ce magnifique duo.
C’est, d’une formule, l’alliance réussie entre l’obstination et la
fulgurance, la mise en place de formes récurrentes et répétées et la
surprise du trait. A l’évidence, cette musique simplement lumineuse
contient de l’écriture, mais elle laisse advenir aussi l’invention
instantanée, dans un contexte global dont la poésie fait circuler de
l’Afrique aux urbanités d’aujourd’hui, en passant par toute l’histoire
du piano classique, et celle de la guitare électrique. On aurait bien
aimé en entendre plus encore...
Groupe
bordelais très en vue, « Fada » a donné lecture de son dernier «
spectacle » et futur disque, tout entier consacré à l’univers du
cirque. Ca fonctionne un peu comme une bande dessinée, et ça donne à Marco Codija
(textes et voix) l’occasion d’exprimer son talent de conteur, sans
oublier l’adresse « slam » qui est la sienne et qu’on avait bien aimé
dans le premier CD. Tout cela encore « work in progress », sous le
signe de la lettre et de l’être, pour finir par une équivoque sur le
mot dit (« M le mot dit »). Belles compositions, parfois un peu
répétitives, qui donnent l’occasion à la rythmique de montrer ses
qualités, et à Denis Guivarc’h, au saxophone alto, d’improviser longuement avec un art consommé de la gradation ascendante. Avec ensuite « Fast 3 », un groupe de Barcelone, il paraît que la danse s’est prolongée fort tard.
JAZZ A LUZ : DES HAUTS ET DEBATS
La
journée d’hier aura été marquée par deux concerts qui ont fait (quelque
peu) débat. N’exagérons rien : le temps n’est pas revenu encore – et
faut-il le souhaiter ? – où l’on s’étripait sur les talents respectifs
de John Coltrane et de Sonny Rollins, et où l’on disputait la nuit
durant sur la question de savoir s’il fallait préférer Ornette Coleman
comme instrumentiste ou comme compositeur. Il n’empêche : personne ne
doit se féliciter bruyamment, pas même les directeurs de festivals de
jazz, de la disparition déjà effectuée de la « critique », et de
l’annonce de son effacement plus complet encore par la suppression des
« comptes-rendus » qui « n’intéressent pas le lecteur ». Et,
avouons-le, s’ils « intéressent » encore les organisateurs de concerts,
c’est souvent seulement dans la mesure où ils les caressent dans le
sens du poil, qui est celui des collectivités territoriales censées
encore financer ce qui reste de « politiques publiques » dans le champ
culturel. Dont acte : quand le chroniqueur « de jazz » du journal « Le
Monde » aura lui-même été effacé du territoire sinon de la carte, tout
le monde pourra enfin dormir en paix, dans un univers réconcilié où
toutes les opinions se valent, et où la seule question qui reste est
celle de savoir comment faire pour avoir avec soi ces fameuses «
opinions », qui se traduisent concrètement par l’attitude du public,
lequel se déplace, ne vient pas, boude, applaudit, siffle (c’est rare),
et j’en passe. Oui c’est bien ça, nous sommes au règne de «
l’applaudit-maître ». Et qu’il s’agisse de musique improvisée ou de
chanson à deux balles ne change rien à l’affaire : si le public en
redemande, c’est qu’il a raison, et vous avec. Et si vous exprimez des
réserves, vous avez forcément tort contre lui.
Naguère,
ce règne de l’opinion était censé tomber sous les coups de la plus
élémentaire initiation philosophique, et l’on avait vite fait de vous
faire toucher du doigt que l’opinion « a toujours tort en droit » quand
on la mesure à l’aune de la pensée, qui s’efforce de rendre compte de
ce qu’elle énonce au-delà du simple : « j’ai aimé, pas toi ?... » (...)
« et pour l’apéro, un sec ou un doux ? ». Tout est à refaire donc, et
il n’est même pas sûr que cela vaille la peine. Mais revenons à nos
moutons, qui sont ici tellement prisés qu’on en a fait une A.O.C. Noël Akchoté
jouait hier matin en solo (Maison de la Vallée), et l’on pouvait
s’attendre à un récital de guitare en danger. Contre-pied absolu :
c’est un répertoire de chansons de provenances diverses – celui-là même
qui a servi de base à son dernier opus chez « Winter & Winter » -
que Noël a interprété, à la relative surprise d’un public dont il
faudra dire un jour plus avant qu’il est aussi « préparé » que les
guitares et pianos de la même veine. Pourtant, on ne pouvait bouder son
plaisir : technique superlative, son d’enfer, très travaillé, très
raffiné, tout cela fleurait bon le talent, et au-delà une manière
d’avoir traversé des pans entiers de musique et d’histoire dont bien
peu peuvent se prévaloir. Un petit reproche quand même : en deux ou
trois moments, il m’a semblé qu’Akchoté n’y croyait pas vraiment
lui-même... Mais c’est aussi le cœur de la question aujourd’hui :
comment croire, en quoi, et pourquoi ? En tous cas, mission accomplie :
Yan Beigbeder (programmateur éclairé) estimait que le contrat avait été
rempli, de prendre le public à contre sens et à contre courant.
Schéma quasiment inversé vers 18.00, toujours à la Maison de la Vallée. John Russell (g), Roger Turner (dm) et Michel Doneda (ss) on tissé une musique dont Joëlle Léandre soulignait qu’elle lui semblait « précieuse, abstraite certes, mais comme une épure
», et qui nous a paru quelque peu incapable d’inventer quoi que ce soit
de bien neuf en matière de progression dramatique. A tout le moins
était-elle jouée par ses fondateurs... Très vivement applaudie par un
public maintenant bien formé à ces codes, elle n’a donné lieu qu’à de
rares discussions – dont celle qui a motivé le début de ce «
compte-rendu ». Oui je m’étais ennuyé, et oui je prétendais pouvoir et
devoir en rendre compte, au-delà du simple énoncé de mon sentiment «
subjectif ». Et pour finir oui, je comprenais bien que tout cela (cette
dialectique, cette façon de croire en l’exercice du jugement) était
passé de mode, avant qu’il faille peut-être de durs combats pour qu’en
revienne le goût, le souhait, le désir, la nécessité.
J’ai fortement aimé le concert de Joëlle Léandre en duo avec Akosh S (21.00,
chapiteau). Je crois que cette musique – improvisée elle aussi –
contient de l’humanité, du corps, du sens, de la chair. J’en aime les
contours denses et acérés, le dévoilement scénique, j’en apprécie
l’ironie, l’intelligence, la générosité. Je crois qu’elle va au-delà de
la simple expression de la particularité des êtres, je pense qu’elle
vise à un universel, je suis même sûr qu’elle est de celles qui
s’imposent à un public non préparé avec une évidence qui fait croire
que le beau, en effet, « est ce qui plait universellement sans concept
». Et voilà : l’universel, du moins sa visée, contre le « général »,
les opinions qui se comptent, et qui nous conduisent là où nous sommes,
dans ces formes de démocraties où, comme le disait Kant en son temps,
il faut se battre sans cesse contre le risque de la tyrannie de 99%
contre un seul. Et quand le jugement ne s’exerce plus, c’est le
religieux qui revient, sous ses formes les plus obscènes et féroces.
Alors, on en discute ?
JAZZ A LUZ : TROISIEME ACTE, PREMIER BILAN
La
journée de dimanche aura été marquée par le passage du tour de France,
avec un certain Armstrong en fer de lance, ce qui ne laisse jamais
indifférents les amateurs de jazz. Entre concerts dans les bars et
promotion de l’AOC moutonnière locale, elle aura marqué aussi le point
d’orgue de l’inscription du festival dans le paysage local, ce qui est
bien par les conséquences économiques qui s’ensuivent, et la
reconnaissance du festival dans le champ politique et culturel. Il est
seulement dommage qu’il faille, aujourd’hui, en passer par là, comme
si, décidément, les options artistiques ne suffisaient plus à qualifier
l’excellence d’une démarche.
Quand
les responsables politiques seront redevenus fiers de la seule chose
qui reste une fois que les lampions de la fête sont éteints, ils
pourront apprécier par exemple le travail de bénédictin de Geneviève Foccroule,
qui a recueilli et transcrit l’œuvre pour piano d’Anthony Braxton. Elle
a livré, en concert, une part infime de ce grand cahier, avec
sensibilité, une extrême attention au texte, et une délicieuse
délicatesse. Dans les jardins de l’église des Templiers, sous un ciel
dégagé, à l’ombre des remparts, Didier Petit (cello) et Noël Akchoté
(g) ont engagé un dialogue inspiré, qui nous a fait parcourir (entre
autres rêves suscités) les chemins de la guerre et de l’amour. Vingt
minutes absolument somptueuses (Akchoté utilisant sa guitare comme
tambour, Petit au comble du chant), avant une descente en douceur,
devant un public très nombreux. Même chose dans les bars en fin
d’après-midi, où nous avons tout particulièrement suivi et apprécié les
duettistes de poche « Fox et Trotter », qui relisent avec bonheur les danses à la mode dans les années 20/30. Un bijou.
Très attendu, écouté dans des conditions de protection maximales, le duo entre Barre Phillips et Keiji Haino
a tenu toutes ses promesses. Engagé, dansant, vocaliste tendu et
guitariste un peu fou, Keiji Haino a mené le concert, voire le combat,
de bout en bout, comme l’avait annoncé Barre Phillips le matin même,
avouant qu’il redoutait un peu ces confrontations où la star nippone
est toujours imprévisible. On retrouvera ce soir Keiji Haino, invité
par le trio « Marteau Rouge », dans ce qui constituera l’un des grands
moments annoncés du festival. Et le tour sera joué... « Jazz à Luz »
ira vers sa vingtième année, avec l’assurance d’une manifestation qui a
trouvé le juste ancrage dans la ville, sans renier ses options
esthétiques. Ce n’est pas une petite performance que d’avoir réussi à
faire cohabiter deux, voire trois festivals, en un seul. Le public de
celui qui nous retient (les concerts dont nous avons rendu compte)
n’est pas spécialement local, au contraire : il vient des villes
avoisinantes, de Pau et Tarbes, mais aussi Toulouse et Bordeaux. « Jazz
à Luz » pourrait bien devenir l’autre grande manifestation de « jazz »
de la région midi-pyrénées.
JAZZ A JUNAS : L’OEIL ET LA MEMOIRE
Du
verger de Luz aux carrières de Junas, plus qu’un coup d’aile, un long
parcours en train. Les cigales sont de sortie, infernales,
insubmersibles, irréfutables, et elles se font entendre par les portes
du temple (ouvertes) lors du récital en solo de Denis Badault.
Le son tourne dans cette belle salle, plus propice aux sermons qu’à la
musique instrumentale, de sorte qu’il est difficile de suivre les
articulations de la musique. A noter un très bref mais superbe morceau
improvisé dans l’aigu du piano, et une pièce plus longue pour piano
préparé qui permet à Denis Badault de faire apprécier son humour et sa
sensibilité.
Encore un lien avec Luz, Akosh S., entendu là-bas avec Joëlle Léandre, est ici en dialogue avec les platines, les scratches et les sons samplés d’Eric M.
Duo un peu raccourci par une panne d’électricité, quelques beaux
moments mais dans l’ensemble le sentiment que le rôle du « scratcheur »
se diffracte entre les sons de diverses provenance. A revoir.
La soirée était évidemment marquée par « L’Oeil de l’Elephant », sorte de « partition » imagée de plus de 800 photographies de Guy Le Querrec, accompagnée, soutenue, commentée, prolongée par Jean-Pierre Drouet (percussions), dont c’est sans doute la dernière fois qu’il s’y prête, Michel Portal et Louis Sclavis aux clarinettes et autres instruments, et Henri Texier
à la contrebasse. En dix tableaux, dont huit « mosaïques » et deux «
reportages », dont la thématique est conceptuelle (le cercle, le
sommeil, le baiser, l’ombre, les illusions d’optique, les pieds et les
mains, etc.) ou renvoie à un reportage précis (les tribus lobi du
Burkina et le mémorial « Big Foot »), un parcours complet dans le grand
oeuvre du photographe, dont on découvre – pour ceux qui l’ignorent –
que le travail aura été bien au-delà du monde du jazz. Un régal pour
l’œil, qui est ici invité à se régler sur celui de l’éléphant, dont on
prétend qu’il voit et vit chaque moment comme si c’était la première et
la dernière fois.
Ce
jeu avec l’instant est aussi un jeu avec la mémoire : il a même,
au-delà du plaisir qu’on y prend, des vertus pédagogiques. Une fois
passées les séquences conceptuelles, qui induisent le regard et
façonnent l’esprit, on se prend à en retrouver les contours dans les
deux dernières séries. Une éducation du regard bien dans la manière de
celui qui reste fondamentalement aussi un enseignant. On attend ce soir
Joël Allouche et Louis Winsberg, puis le quartet de Mihaly Dresch, et Daniel Humair avec son « Baby Boom II ». Cette année, la Hongrie est à l’honneur.
JAZZ A JUNAS : ELOGE DE DANIEL HUMAIR
Ce
grand fragile peut ne pas dormir de la nuit parce qu’il repense au
concert de la veille, ou parce qu’il prépare mentalement celui du
lendemain, et bien sûr à cause des deux. Parvenu à un âge et à un
niveau de réputation qui pourraient lui éviter ce genre de
préoccupations, il continue néanmoins de se faire du souci à propos de
tout ce qui touche au métier, procède à l’auto-critique de ses propres
prestations, veille à anticiper sur ses concerts de l’été pour les
adapter au public à venir. Daniel Humair,
capable de se fâcher et de le faire savoir si l’on juge de façon
inadaptée son travail, est aussi désarmé par les remarques dubitatives,
lorsqu'elles lui semblent injustes. Un sensible qui prendrait des
allures de méchant, mais qui ne trompe personne...
Je
ne ferai pas l’analyse de son jeu de batterie, j’en suis bien
incapable. Je noterai seulement la brillance de ses cymbales – il joue
beaucoup du haut – la rapidité de ses traits sur les caisses, la
permanence du fond ternaire sans lequel, selon lui, il n’y a plus de «
jazz » au sens moderne du terme. Chez Daniel Humair l’opposition entre
« batterie » et « percussion », ici la couleur, là le rythme, est
dépassée. La façon dont il a su s’entourer au fil du temps est
également remarquable, et encore la fidélité à ses partenaires. Ainsi
a-t-il débuté le concert d’hier soir à Junas en compagnie de son « Baby
Boom II » avec deux thèmes de Joachim Kühn. Lyriques et tendus comme il
se doit. Il a poursuivi dans cette veine en amenant doucement des
références plus arrondies au jazz de toujours (Ellington, Mingus),
avant de conclure avec un thème de la plume de Christophe Monniot. Il
vient de partir vers Rome où il joue ce soir avec Dave Liebman, il est
attendu le 7 août au soir à Marciac, on le croisera donc encore avec
plaisir.
Monniot,
tiens : multipliant les syncopes, il me fait penser à ce saxophoniste
alto très oublié aujourd’hui, dont le son n’était pas sans évoquer
celui de Charlie Parker mais dont le phrasé baroque consistait en une
sorte de bop « rentré », je veux parler de Pete Brown. Il y a loin du
calcul que l’on peut supposer chez l’un, technicien hors pair
(Monniot), aux limites instrumentales que l’on connaît chez l’autre
(Brown), mais ils procèdent tous deux d’un même élan où le « speed »
fou du bop reste en permanence « sous entendu ». Avec son lot de notes
fantômes.
Un mot sur Mihaly Dresch,
qui jouait hier soir avant Daniel Humair. Ce saxophoniste ténor,
soprano, flûtiste et compositeur hongrois ne jouit pas d’une réputation
très affirmée chez nous, malgré de prestigieuses prestations pendant
ces dix dernières années, en Avignon particulièrement, où son travail
fut associé au chorégraphe Josef Nadj. On notera cependant, certes un
peu à contre-courant aujourd’hui, une très large attention aux musiques
populaires de son pays, qu’il revisite à la façon d’un « free jazzman
», un peu comme l’on fait en leur temps Pedro Iturralde ou Gato
Barbieri. Des morceaux un peu anecdotiques du début aux grandes
intensités des deux longues pièces jouées en milieu de concert, il m’a
fait penser à Coleman Hawkins : si le mot « rhapsodie » a un sens,
c’est bien ici ! Ce soir Shepp, avec ce même Mihaly Dresch : le concert est archi-comble. Evidemment.
JAZZ A JUNAS : TROISIEME SOIREE
Michel Benita (b) et Manu Codjia
(g) ont été les seuls jusqu’à présent à avoir su gérer le son tournant
du Temple, en un récital conforme dans son esprit au disque paru sous
leur nom. La nostalgie au rendez-vous, avec des chansons empruntées aux
succès des années 70, de Joan Baez à Michael Jackson en passant par
Robert Zimmerman, Neil Young et quelques autres. Une complicité
évidente, beaucoup de musicalité dans ces reprises que tout le monde
connaît ; ensuite, chacun peut préférer tel ou tel. Moi c’est plutôt
Neil Young, un peu à contre-courant dans son époque, pas vraiment sur
le versant du combat, mais sombre et lucide.
Autre univers découvert hier soir en direct, celui de Gabor Gado.
Une musique qui tend à l’immobilité, qui frôle le statisme, qui
travaille dans des progressions harmoniques très fouillées, et au final
qui révèle une pensée musicale plutôt mélancolique, exigeante, mais
très belle. Mathieu Donarier (uniquement au ténor), Sébastien Boisseau (b) et Joe Quitzke (dm) défendent avec conviction la musique de Gabor. Probablement le concert le plus intéressant depuis le début du festival.
Final assuré par Archie Shepp, plutôt en bonne forme, qui invitait pour l’occasion Mihaly Dresch
et ses musiciens : Archie a assuré le spectacle, passant des
incontournables « Steam » et autres « Hambone » à Duke Ellington («
Don’t Get Around Much Anymore »), jouant au passage un thème de son
invité du soir, pour finir avec un blues solide et argumenté. Plus de
mille personnes l’ont acclamé et rappelé, qui voient en lui le symbole
même du jazz en son combat, ce qui à tout prendre n’est pas faux. Ce
soir, on attend le quartet de Mihaly Borbely (c’est l’année de la Hongrie à Junas), puis David Krakauer.
JAZZ A JUNAS : BEAU FINAL
Daniel Szabo
(Hongrie) est pianiste. Avant son solo de 18.00, au Temple de Junas, en
ce samedi 18 juillet, il me confie avoir découvert le jazz à travers
l’album “Concert by The Sea” d’Erroll Garner, avant des études
classiques, où il s’initie très vite à l’improvisation. Fortement
marqué par l’enseignement reçu de Danilo Perez, il est également l’ami
de Chris Potter, qui vit en partie en Hongrie et avec qui il va
enregistrer un disque en août de cette année. D’un seul tenant, d’une
quarantaine de minutes, son solo fait aller de l’impressionnisme (de
Bix Beiderbecke à Debussy et retour) à la musique contemporaine
improvisée (codes bien connus, plongée dans le piano et autres figures
dites « libres »), en passant par le jazz le plus « straight » (Bill
Evans, Thelonious Monk), la musique romantique (de Schumann à Liszt) et
bien entendu la musique populaire hongroise, revisitée ou pas, à
travers Kodaly et Bartok. C’est agréable et intelligent, mais quand
même un peu long, et surtout trop risqué car, dans un récital sans
interruptions, si les idées viennent à manquer, on ne peut prendre le
temps de la respiration, qui est parfois aussi celui du retour de
l’inspiration.
Dans le quartet de Mihaly Borbely,
entendu en début de soirée, Daniel Szabo est au piano et il continue à
faire valoir un jeu polymorphe brillant. Pour le reste, mêmes
références ethno-musicologiques obligées, dans un climat globalement
assez coltranien. Exit la Hongrie, et arrivée du jazz « klezmer » de David Krakauer
qui, non sans humour, se souvient avoir eu une grand-mère
austro-hongroise, et répète avant le concert une pièce pour clarinette
de Bartok, que finalement il ne jouera pas. Impossible de résister à la
musique généreuse de Krakauer, à son emportement non feint, à la joie
profonde qui l’anime de bout en bout et qu’il sait faire partager comme
pas un. Le public est très vite debout, pour la danse, et il en
redemande sans fin. Et il reçoit, sans compter. On dira ce qu’on voudra
de la rythmique du « Klezmer Madness », elle est efficace, et elle sert
au mieux la musique d’un homme exceptionnel par la réunion en un seul
corps musicien de deux qualités d’habitude séparées : l’intelligence et
la bonté. Oui, la bonté, cette vertu d’un autre temps, cette façon
désarmante de partager l’humus de la terre, ce qu’on appelle l’humain.
Malicieux, drôle, toujours capable de la plus délicate distance, David
Krakauer met son esprit au service des autres. Pour un peu, on croirait
à la réalisation sur cette terre d’un acte vraiment moral, un bien dire
qui irait avec un bien faire. Car faut-il rappeler que l’intelligence
en tant que telle peut servir au bien comme au mal, et que le sens du
bien peu ou mal éclairé reste le plus souvent lettre morte ? David
Krakauer, par sa musique, fait croire un instant (ce que seul l’art
peut faire en de très rares moments) à la réconciliation de l’homme
avec ce qui le dépasse. Merci, monsieur Krakauer, encore.
JAZZ IN MARCIAC
SONNY ROLLINS : UN TRES BEAU CONCERT
Après sa prestation de 2007, plutôt décevante, on craignait un peu le concert d'ouverture de « Jazz in Marciac » 2009, confié à Sonny Rollins et
à ses habituels – et discrets - accompagnateurs. On s'est vite rendu
compte que, claudication mise à part, le Rollins de cette année n'avait
pas grand chose à voir avec le Sonny d' il y a deux ans. Pantalon noir,
ample chemise rouge flottante pour aider à une aération bienvenue, il a
arpenté la scène de long en large et de fond en comble, venant très
souvent en limite de plateau pour sourire au public, et manifester
ainsi sa joie d'être là. Après une heure et quart de musique ronflante
et décidée, qui n'évitait rien des habituels calypsos et autres thèmes
de quelques notes propices à développements infinis, Sonny Rollins a
salué son monde et crié « Vive la France ! », laquelle lui avait déjà bien rendu par une « standing ovation » vivement spontanée alors alors qu'il n'avait pas joué encore une seule note !
On
pouvait croire le concert terminé. Pas du tout. Resté en coulisses
tandis qu'était venue, pour les uns l'heure du champagne et des
petits-fours et pour les autres celle des sandwichs et de la mousse,
l'auteur de « St Thomas »
est revenu sur scène pour un second set d'une heure, peut-être plus
excitant encore que le premier, avec cette fois des interventions plus
longues de Kobie Watkins (dm), Bobby Broom, assez confus (g), et Clifton Anderson (tb)
dans un bon jour. Heureux d'être là, souriant derrière ses lunettes
noires qui laissaient percer un regard d'enfant, Sonny a fini par
quitter la scène, épuisé, ayant encore eu la force de jouer un « St Thomas »
des familles. Voilà. Le solitaire du pont de Williamsburg est devenu un
homme de communication et d'échanges, fortement présentable. Je
rappelle quand même que lors de sa première venue, en 1989, à Marciac, Jean-Louis Guilhaumon (président de JIM) avait demandé à Guy Lafitte de
présenter lui-même, et de défendre, le colosse du saxophone, car il
craignait un début d'émeute. Le saxophoniste de St Gaudens s'était
exécuté de bonne grâce, et le concert s'était déroulé dans le calme.
Et
puisque nous en arrivons au chapitre, après tout inévitable, des
souvenirs, je signalerai ici que je viens à Marciac chaque été,
précisément depuis 1989. J'ai parfois suivi l'intégralité du festival,
parfois assisté à quelques concerts seulement. J'y suis « envoyé spécial » du journal « Sud Ouest », et parfois aussi de « Jazz Magazine ». Le concert de Sonny Rollins, en 1989, avait donné lieu, entre autres, à une version de « Duke Of Iron » de plus de vingt minutes, à couper le souffle. Il avait joué aussi « Tennessee Waltz »,
cette magnifique et désolante ballade country, qu'il affectionne au
plus haut point. Voilà... La suite, très vite. Et ce soir, pour ceux
que ça tente, les grands orchestres, « Barcelona Jazz Orchestra » et « Lincoln Center ». Avec Wynton Marsalis, bien sûr.
Toute la journée, concerts gratuits du « off ». Je recommande sans réserves Benjamin Dousteyssier en quartet (excellent, surprenant, décapant, audacieux !), le quintet de Roger Biwandu (hard
bop tendance rugby, parfaite mise en place, le batteur-leader est un
modèle d'élégance, dans tous les sens du terme), et puis encore Jérome Sabbagh en trio. Ils jouent à plusieurs reprises aujourd'hui, ne les manquez pas.
PS : pour mémoire, et pour l'histoire, Sonny Rollins a joué hier soir successivement "Sonny
Please", "They Say it's Wonderful", "My One And Only Love", "Global
Warning", "Tenor Madness", "Why I Was Born ?", "In A Sentimental mood",
"Patan Jali", " St Thomas" et "Blues Jam".
JAZZ IN MARCIAC
UN ORCHESTRE DE FEU : LE LINCOLN CENTER ORCHESTRA
La (petite) histoire retiendra que Jesse Davis avait, hier soir 1°août, pris place (au ténor) au sein de la section de saxophones du Barcelona Jazz Orchestra. Quant à Ann Hampton Callaway,
star aux Etats-Unis d'après ce qu'on dit – mais il faut toujours se
méfier de ce qu'on dit – elle a quand même réussi à sortir deux
ballades en souplesse, dont un « Body And Soul » bien senti, avec une tranchante intervention de Victor de Diego au saxophone alto. Le reste, on peut aisément oublier.
La révélation de la soirée, je ne m'y attendais pas trop, ce fut le « Lincoln Center Orchestra », dirigé par Wynton Marsalis. D'ailleurs « dirigé »
n'est pas le mot, me semble-t-il. Wynton fait partager sa vision de
l'histoire à ses compagnons de façon que se produise ce qui permet d'y
jouer avec vivacité, comme si c'était la première fois : ils y croient.
Ajoutez à ça un assez joli déplacement dans le répertoire, hier soir
constitué de pièces de l'époque du bop, du hard-bop et des grandes
formations de ces années-là (on a pensé souvent au big band de
Gillespie), et vous aurez quelques unes des raisons de notre (très
bonne) surprise. Cet orchestre est de feu : les arrangements sont
superbes, fouillés, complexes, et à l'exception d'une reprise en bis de
« Congo Square » ils ne fleurent en rien ce petit côté « deep south »
souvent un peu systématique chez Marsalis. Et puis quels solistes !
Quelle fierté sensible d'être là ! Quelle élégance, jointe à quelle
noblesse ! Voilà quelques-uns des traits de « l'éthique Marsalis ». On peut la contester, on le doit même, mais elle a sa cohérence, et elle suscite le respect et l'admiration.
Combien
de fois, devant les images projetées sur les écrans (on y reviendra,
sur ces questions d'écran, et sur les problèmes de sonorisation, il y
en a), combien de fois donc n'ai-je pas pensé aux photos qui illustrent
les pochettes des disques « Blue Note »
des années 50, et encore davantage les livrets de rééditions en coffret
Mosaïc. Ces hommes (à presque 100 % ce sont des hommes, et il en va de
même pour la couleur de la peau, ce sont des noirs, sauf Pepper Adams
!) sont d'une rare élégance vestimentaire, et ils y tiennent, en pleine
séance ils portent cravate, et puis – ce qui ne gâte rien – ils sont de
parfaits exemples de la « black beauty », visages graves, regards profonds, l'intelligence même en un mot. J'admets que ces « codes »
empruntés aux maîtres blancs ont longtemps caché l'exploitation et la
misère, j'admets. Mais rien n'empêche de s'identifier à cette part de
l'histoire. Après tout, la « middle class », quels que soient les lieux où elle recrute, assure, quand elle tient bien son rôle, une certaine cohésion du corps social.
Mais
laissons ces considérations. Cet orchestre est un bonheur, le
répertoire fabuleusement bien choisi, les solistes fringants et
inventifs. Quant à Francesco Cafiso, le petit prodige italien un temps « fixé »
à l'imitation de Parker, il fait souffler un vent de folie furieuse.
Wynton Marsalis assume sa part de travail, ses solos sont ourlés et
nerveux, mais il laisse beaucoup de place aux autres, trompettes
compris, où nous avons remarqué Marcus Printup. Ali Jackson
est parfait. Et voici la liste des morceaux, pour l'histoire encore une
fois, avec le compositeur cité en premier, et l'arrangeur en second.
Toutes ces choses qui se perdent si vite...
« Mendizorrotza Swing » (Marsalis, Marsalis), « Blues Walk » (Donaldson, Irby), « Paris Stairs » (Ellington, Ellington), « Up From Down » (Gardner, Gardner), « Epistrophy » (Monk, Crenshaw), « Peace » (Silver, Berger), « Bye-Ya » (Monk, Henriquez), « Counterblocking » (Foster, Foster), « Abyssinian Offertory » (Marsalis, Marsalis), « Stage West » (Dorham, Gardner), « Shade of Jade » (Henderson, Henriquez), « The Sanctified Blues » (Marsalis, Marsalis), « Basque Song » (Marsalis, Marsalis).
JAZZ IN MARCIAC
QUELQUES ECHOS DU « OFF » ET AUTRES SUJETS
J'ai déjà signalé ici la présence du jeune Benjamin Dousteyssier (as,
bs), avec un quartet aux arêtes très vives. Trop tard pour l'écouter,
mais retenez ce nom, et patientez un peu pour un entretien avec le
musicien... Dans le même ordre d'idées (il y a vraiment de jeunes
instrumentistes à découvrir sur le « off »
de Marciac, ainsi que des formations originales, qui prennent des
risques comme on dit) je voudrais signaler la présence, au sein d'un
quartet tout à fait excellent (Francis Bourrec/Philippe Lacarrière), de la pianiste Camelia Ben Naceur.
On connaît bien Francis Bourrec par ici, il fut longtemps bordelais et
girondin, il a développé dans les années 70 une approche très
coltranienne du saxophone ténor, et on sait qu'il est toujours l'un des
meilleurs spécialistes français de l'instrument, dans cette veine. Il
vit actuellement à Rotterdam. Philippe Lacarrière, autre bordelais, est
installé depuis trente ans au moins dans la région parisienne.
Contrebassiste, il anime et dirige également un festival nommé « Au Sud du Nord ».
Camelia Ben Naceur (entretien en cours) est la pianiste de ce groupe, dont le batteur est l'excellent et discret Mathieu Chazarenc.
Dans ce contexte, elle attire l'attention par l'originalité de ses
interventions ou introductions. Traversée par la musique, acceptant de
manifester cette « prise »
du corps par une gestuelle qui fait craindre parfois de la voir
disparaître sous le piano (elle avoue avoir beaucoup écouté Keith
Jarrett, vraiment beaucoup !), elle casse délibérément l'attente – par
exemple dans son solo sur « Naima »
- et introduit des idées rythmiques et mélodiques originales,
surprenantes, avec une énergie et un sens de l'engagement qui fait
mouche. Un aspect électrisant, qui se joindrait à des capacités de
faire surgir des idées neuves tout à fait remarquable. Avec ça le sens
de la scène – ici entendu en bonne part, le sens de la scène c'est le
sens de la vie – et un goût prononcé pour les audaces musicales, ce
sont sans doute ces qualités qui ont convaincu quelques-uns, dont Billy
Cobham, de faire appel à elle. A suivre de très près.
Le « off » avait plus de vertus, hier, que le « in »,
du moins sur le papier. On n'a pas trop vérifié si les problèmes de
sonorisation étaient en voie de se régler. Détail ? Voire. Quand on
vous attribue d'excellentes places dans les premiers rangs, et que vous
êtes amenés, parce que le son tourne et se diffuse mal, soit à reculer
vers le fond du chapiteau, soit à écouter le concert depuis l'arrière
(loges), où un écran vous restitue les images et que le son est
excellent, produit par les retours et deux petites enceintes idéales,
il y a quand même des questions à se poser. Avant-hier, Wynton Marsalis
avait choisi de ne pas installer de « retours »
sur scène. Résultat : le seul endroit ou vraiment il devait faire bon
écouter, c'était le pupitre des trompettes. Mais impossible de s'y
rendre, sauf à faire scandale. Bon, à suivre ça aussi.
En vrac maintenant : il paraît que Serge Loupien a
fait l'acquisition d'une maison à Marciac. On me l'a confirmé de
plusieurs sources sûres. D'ailleurs, dans le magazine sur papier glacé
qui s'appelle « Plaisir du Gers »,
on peut lire un entretien avec le président de JIM, Jean-Louis
Guilhaumon, mené d'une voix ferme par l'ancien journaliste de « Libération ». Cette maison serait même l'ancien « Atelier », où se sont déroulés pendant deux ans les seuls véritables concerts « off » du festival. C'est à dire non programmés par l'équipe du « in ». Loupien briseur d'indépendance ? Bien sûr que non, « l'Atelier »
réouvrira ailleurs en 2010 dans un autre lieu. Discret, invisible,
celui qui pendant des années a assuré la rubrique quotidienne du
festival dans « Libé » (partenariat non renouvelé depuis) serait-il le premier d'une longue série de retraités de l'écriture jazz »
? J'avoue être tenté ! J'ai déjà une idée de casting ! On pourrait
imaginer un scénario cocasse, un film d'épouvante, quelques scènes
tragi-comiques. En attendant, la plume de Serge me manque.
JAZZ IN MARCIAC
TROIS QUESTIONS A BENJAMIN DOUSTEYSSIER
Jazz Magazine : votre parcours, en bref ?
« Je
suis né à Bayonne, mais j'ai passé la plupart de mon temps d'enfance
dans les Landes et le Gers. Musicalement, je viens du collège de
Marciac, ensuite j'ai été au CNR de Toulouse, où j'ai fait de la
musique classique, j'ai étudié avec Jacky Berecoetchea à Mont-de-Marsan, avec Eric Barret à Paris, et à la fin de mon Lycée à Toulouse j'ai intégré le CNSM à Paris. Il y a quatre ans que j'y suis.
C'est là que j'ai rencontré des musiciens avec qui faire des projets, notamment DDJ, un groupe qui a déjà sorti un CD chez « Umlaut Records ». Avec Julien Desprez et Yann Joussein : c'est un trio de « free-rock »,
avec guitare électrique et batterie. C'est avec ce groupe que j'ai pris
du recul par rapport à ma culture jazz. Le quartet que je présente ici
à Marciac, formé avec des amis qui sont passés eux aussi au collège,
est tout nouveau. C'est notre premier concert.
JM : Comment situez-vous votre approche du « jazz » aujourd'hui ?
J'essaie
vraiment d'intégrer à mon jeu plein de musiques diverses, et de ne pas
avoir de barrières esthétiques. Je voudrais aussi remettre en question
les habitudes liées au « jazz ».
Par exemple, pour rendre la musique de Monk vivante, on utilise les
matériaux présents dans ses compositions et on essaie d'y intégrer des
moments et des éléments d'improvisation libre. Tout en essayant de
rester cohérent.
JM : jouer à une heure aussi matinale, c'est comment ?
Jouer
à 11.00 du matin ? En tous cas aujourd'hui c'était très bien. Certes,
il faut aller chercher les gens, mais quand on sent qu'ils accrochent à
cette musique, qui n'est pas facile c'est vrai, c'est un grand bonheur. »
A écouter : « DDJ », Umlaut Records.
Voir aussi les sites habituels...
JAZZ IN MARCIAC
Notes sur la question du jazz vocal
Leïla Martial (du groupe « Mime et Phonium »), et Claudia Solal (« Spoonbox ») se sont succédées hier sur la scène du « off »
de Marciac. D'aucun ont d'ailleurs observé que si d'aventure – ce qui
semble très improbable – elles devaient se produire en duo, cela
donnerait la paire Martial/Solal. La première nommée vient de remporter
le prix de soliste au concours de la Défense, cependant que le groupe « Mime et Phonium » remportait le troisième prix de groupe. La seconde est bien connue du monde du jazz depuis « Porridge Days », et elle enseigne à Marciac tous les étés.
Par
delà d'énormes différences de voix, de _style_, et aussi de métier
(Leïla est encore débutante), si je les rapproche – et je pourrais
ajouter ne serait-ce que Jeanne Added à la liste – c'est à cause d'une commune façon de chercher une voie entre ce qu'il est convenu d'appeler le « jazz vocal », avec ses codes, ses standards, ses habituelles séances de « scat », et la façon contemporaine d'utiliser la voix comme un instrument qui caractérise nombre de « vocalistes »
engagées dans le champ des musiques improvisées. Pour tout dire, je
n'aime pas trop ce qui se travaille dans le premier champ cité, même si
je dois admettre que c'est pour de nombreuses aspirantes au chant un
détour obligé, et si j'écoute plus favorablement ce qui se trame, c'est
le cas de le dire, dans le second territoire, je dois admettre que
parfois il y manque le souffle du chant déployé. D'où l'intérêt, me
semble-t-il, des chemins recherchés et empruntés par les chanteuses
citées plus haut.
De sa période d'apprentissage, Leïla Martial retient encore un « Left Alone » qu'elle chante avec émotion, et un très joli grain de voix qui fait penser parfois à Rickie Lee Jones. Pour le reste, dans « Mime et Phonium », c'est elle qui compose avec Eric Perez
(batteur du groupe) l'essentiel du répertoire, utilisant volontiers les
onomatopées, lisant parfois un texte, le tout bâti sur des rythmes
binaires assez rock et bien servi par Jean-Christophe Jacques (saxophones ténor et soprano), Eric Perez donc à la batterie, et Laurent Chavoit à
la contrebasse. Quand l'énergie et la mise en place se combinent, cela
donne de très bons moments. Si ces quatre musiciens ont le temps de
travailler, de répéter, et l'occasion de jouer plus souvent, nul doute
que l'on tient là un excellent groupe.
Claudia Solal a déjà un univers musical constitué. Entourée par son habituel partenaire au clavier (piano et fender, Benjamin Moussay), un saxophoniste (baryton, soprano, flûtes, Jean-Charles Richard), et le batteur Joe Quitzke,
elle fait partager son amour des mots, des textes (particulièrement
s'ils sont écrits en anglais) avec une belle assurance, fait entendre
une voix droite et forte, aussi bien dans le suraigu que dans les
registres médium, et laisse l'auditeur se glisser lentement dans son
monde, fait – on l'imagine – de rêveries enfantines diverses qui
peuvent évoquer Lewis Carroll, en tous cas quelque chose d'à la fois
familier et mystérieux. Cette inquiétante étrangeté est servie par une
musique qui s'enroule en quelques moments intenses, Jean-Charles
Richard prenant une large place en écho à la voix de Claudia. Là aussi,
le chant n'est pas loin, même si le recours aux « techniques vocales » prédomine.
RENCONTRE AVEC CAMELIA BEN NACEUR
Remarquée
au sein du quartet de Francis Bourrec pour son jeu vif, inventif,
surprenant, et même spectaculaire, Camelia Ben Naceur est pianiste.
Rencontre et discussion.
Jazz Magazine : alors, votre parcours ?
Camelia Ben Naceur : je suis née à Lourdes, d'un père tunisien et d'une mère espagnole, donc au niveau musical j'ai eu un « background »
un peu spécial. J'ai fait de la musique très tôt, d'abord la guitare,
pas mal d'instruments différents, même l'accordéon, et lorsque nous
avons déménagé, j'ai pu jouer des instruments plus sonores comme la
batterie, le saxophone, la trompette. Mes parents, quand je changeais
d'instruments, me suivaient et n'y voyait pas d'inconvénient puisqu'à
l'école ça marchait. J'ai fait des groupes avec des copains, et c'est
vers mes quinze ans que je me suis mise au clavier, et mes parents
m'ont acheté un synthé... Je m'y suis mise un peu toute seule, et c'est
à dix-huit ans seulement que j'ai décidé de faire du piano de
manière... sérieuse disons. J'ai commencé des études « classique » avec un professeur de Tarbes, Robert Kaddouch, à qui je dois beaucoup. Il m'a appris la musique, le son, le contrôle du son, le répertoire. Au début, je lui ai dit : « je veux improviser ». Il m'a répondu que quelques bases seraient utiles... « Je vous suis » ai-je dit !
Six
années avec lui, d'apprentissage de la musique classique. L'harmonie
aussi, l'analyse des oeuvres, quelques chose de très complet.
Parallèlement, je suivais des cours de groupe d'improvisation. Cela m'a
permis de créer un pont entre le classique et le jazz. Je luis dois
énormément. A 26 ans, je faisais mon premier concours international
classique, à Barcelone. J'y ai joué le premier mouvement de la sonate « Pathétique »
de Beethoven. Et puis Bach. J'avais aussi préparé des oeuvres de
Granados. Je n'avais pas vraiment le profil de le concertiste, c'était
clair. En revenant chez moi, j'ai réalisé que ma motivation de départ
c'était l'improvisation. J'ai pensé : « allons-y à fond ».
J'ai beaucoup écouté et « repiqué »,
comme on dit dans le langage des musiciens. Retranscrit si vous voulez.
Ce qui me plaisait, j'en prenais note sur mon cahier. J'essayais de
comprendre les chorus, et de les intégrer dans certaines parties des
miens. J'ai beaucoup repiqué Keith Jarrett, énormément, le trio avec
Peacock et DeJohnette, mais aussi Herbie Hancock, pour tout ce qui est
approche modale de la musique c'est formidable, avec des couleurs,
clusters et des polyrythmies. Le côté « laid back »...
tirer les notes vers l'arrière, c'est lui le maître. Et bien sûr Bill
Evans, j'ai travaillé tout son répertoire. J'ai eu aussi ma période
Chick Corea. Depuis une quinzaine d'années, je suis frappée par Brad
Mehldau. Son approche de l'improvisation me fascine, il a amené dans la
relecture des standards un côté « binaire »
(les croches égales) qui me plaît beaucoup. Et aussi les mesures
asymétriques, des rythmes en cinq, en sept, en onze... Tout ça se
retrouve dans les musiques folkloriques, c'est bien connu. Il a amené
ce courant là en Europe, et ce fut un grand bol d'oxygène. J'ai une
grande admiration pour lui. Et puis il reprend très bien des thèmes du
répertoire de la pop music. C'est un catalyseur.
J M : à cette époque là, vous jouez avec qui ?
Camelia : je joue alors avec plein de gens qui m'appellent, dans la région ici, j'ai pas mal joué sur Pau (le « West Side », à l'époque du « Guitar Master »),
j'ai appris énormément. Le jazz est une musique orale, il se transmet
par le contact. On a le fond commun des standards qui permet de jouer
ensemble.
J M : et ce quartet précisément ?
Camelia : on ne se voit pas beaucoup, nous sommes éloignés, chacun voyage. Je joue aussi avec Roger Biwandu, à Bordeaux, on s'amuse vraiment, on a tourné en Suisse, en Grèce, en Norvège, aussi avec Lydia Filipovic, Olivier Gatto, au Montenégro, en Serbie, et de temps en temps Billy Cobham m'appelle.
Et même plus que de temps en temps, assez régulièrement. Je dois jouer
en Bulgarie à la rentrée avec lui, avec un célèbre joueur de flûte des
Balkans.
J M : ce concert dans le « off » à Marciac, tout le monde est frappé par votre volonté d'inventer, et même un certain sens du spectacle, le « donner à voir » le corps musicien en acte...
Camelia
: oui, tant mieux... ne faire qu'une variation sur ce qui a été fait,
c'est dommage. Alors je préfère me lancer, et si je me plante tant pis.
Le côté spectaculaire de la chose n'est pas voulu en soi, on joue comme
on est, voilà... Il y a une volonté de déconstruire les choses pour les
reconstruire ensuite. Le rythme est omniprésent, sous-jacent, et j'ai
la volonté de le casser pour mieux le faire resurgir. Encore là,
déconstruire et reconstruire mes influences. Tout ça est en fusion,
j'allais dire pas maitrisé, mais au fond il faut que ça reste comme ça.
La maîtrise se travaille à la maison. Sur scène, on est dans l'arène,
on se met en position d'être vue et entendue, on se met en danger, et
il faut l'accepter, et même en profiter.
JAZZ IN MARCIAC
TERRASSON/JAMAL
Confronter deux saxophonistes avant-hier soir (Jan Garbarek, Charles Lloyd), deux pianistes hier soir (Jacky Terrasson, Ahmad Jamal), « Jazz In Marciac » semble aimer ces rapprochements dans le temps, ces « cutting contest » qu'on dit passés de mode, ces oppositions de _style_ et de contenu, dont l'un des deux musiciens sort forcément « vainqueur », bien que tout le monde y aille de son « le but n'est pas ici de vaincre, mais de convaincre » et autres formules d'une dénégation qui ne trompe personne.
Soit
donc – laissons Garbarek et Lloyd dans leur nuit, qui fut contrastée –
un pianiste éclatant de santé physique, et un autre qui à près de 80
ans ne l'est pas moins. Jusques-là, égalité parfaite, même si
l'équilibre conquis par Ahmad nécessairement contre l'âge est déjà
d'une autre essence que la forme d'athlète que semble tenir le jeune
Jacky. Soit donc des répertoires (j'ai la feuille de SACEM sous les
yeux) qui sont entièrement de la plume de chacun, même si les oreilles
averties ont reconnu au passage, et parfois plus qu'au passage, tel ou
tel emprunt à des thèmes connus. Là encore, égalité : quoi qu'ils
jouent, c'est fait d'une manière tellement originale que
l'appropriation est de mise. D'où vient alors qu'on se dit qu'une telle
confrontation est profondément cruelle pour l'excellent Terrasson, et
qu'elle induit l'idée d'une victoire aisée pour Ahmad Jamal, dont
l'univers musical semble d'une autre essence que ce nous a donné le
pianiste franco-américain ?
Disons-le
: quand l'un touche, l'autre appuie, et si d'aventure Jamal appuie,
alors Terrasson enfonce. Tout est là ou presque. D'un côté une peinture
au couteau, avec des couleurs nettement soulignées, des formes pleines,
des contours visibles et fortement dessinés, et de l'autre un travail
d'évidement, comme un peintre japonais parvenu au faîte de sa technique
et qui sait que tout l'art est d'enlever, d'alléger, de créer des
espaces, de dégager des lignes de fuite. Certes, on peut apprécier les
deux manières, mais il est quand même assez dur de les faire entendre
dans la même soirée. Après, chacun pourra y aller de son « opinion »,
voire de son choix individuel et subjectif. Mais je mets quiconque au
défi de ne pas avoir remarqué que jouait ici l'opposition du plein et
de la plénitude.
Pour l'histoire, voici donc la liste des thèmes interprétés par l'un et l'autre :
Jacky Terrasson : Mirror, Just a blues, Sam's Song, Metro, Little Red Ribbon, Happy Man, Le roi Basie, 59, A Love Affair
Ahmad Jamal : Swahililand, The Love is Lost, My Inspiration, The Awakening, The Aftermath, Paris After Dark, Acorn, Baalbek, Dynamo.
JAZZ IN MARCIAC
The passionnate music of Sidney Bechet
En tout début de soirée, Marcus Roberts n’a
pas vraiment convaincu, même si une pièce jouée en solo fut d’un bel
équilibre, et si le pianiste a mis tout son art à ne pas alourdir un
répertoire très varié (du piano stride à Monk en passant par Coltrane),
joué le plus souvent en douceur. Une rythmique plus encombrante que
vraiment utile, quelques éclairs.
L’hommage rendu à Sidney Bechet par Wynton Marsalis et un sextet augmenté aura permis de découvrir un saxophoniste soprano français brillant (Olivier Franc), dont la version de « Summertime
» fut excellente, droite, juste, même si elle ne réussit pas à
atteindre les sommets de grandeur tragique de son modèle. Quant à « Petite Fleur », c’est heureusement Victor Goines,
à la clarinette, qui s’y est attaqué. Intelligent, il a choisi de jouer
ce thème très lentement, sans aucun vibrato, et il a réussi à faire
passer un vrai frisson, à se demander si la fleur n’était pas
vénéneuse, ou si peut-être elle avait fini par atterrir dans la prison
de Don José. Trois rappels quand même, et de nombreux vocaux du
trompettiste maître de cérémonie.
Comme d’habitude, concernant ce dernier concert, voici la liste des morceaux interprétés : The
Sheik Of Araby, Bechet’s Fantasy, Cake Walkin’ Babies From Home,
Summertime, Promenade sur les Champs Elysées, Petite Fleur, The Why I
Ride, Wild Cat Blues, Sweet Louisiana, Joe Turner’s Blues, Dans les
Rues d’Antibes, Oh When The Saints, Dear Sidney.
JAZZ IN MARCIAC
KLEZMER A LA BECHET
Comme on pouvait s'y attendre, le véritable hommage à Sidney Bechet, du moins à celui de la danse et des années « Olympia », aura été rendu hier soir par David Krakauer, qui a d'ailleurs joué son thème fétiche « Klezmer à la Bechet ». Passant en troisième partie d'une soirée très (trop ?) pleine, qui comprenait d'abord le « Baby Boom II » de Daniel Humair, augmenté de l'immense Vincent Peirani à l'accordéon, puis le « Brass Ecstasy » de Dave Douglas,
David Krakauer aura rempli merveilleusement le contrat implicite qui le
liait à ce moment du festival : en faire un moment de fête et de danse
pour les jeunes, et parfois même pour les les moins jeunes. Non sans
mal d'ailleurs, puisqu'il aura fallu attendre la fin du concert « officiel »
pour voir les centaines de danseurs se grouper devant la scène : ils
avaient été retenus en attendant par un service d'ordre réduit, mais
efficace. Venu un peu à la place de John Zorn, qui les années
précédentes déclenchait ce genre de mouvement, et consentait rappels
sur rappels, le clarinettiste en a donc généreusement rajouté jusqu'à
une heure avancée de la nuit.
Assez mal sonorisé en façade, le « Baby Boom II » a donné un superbe concert, rajoutant « up tempos »
sur tempos rapides, ouvrant de belles perspectives à Vincent Peirani
qui, apparemment, avait appris les morceaux dans l'après-midi en
chantonnant (tout le monde s'accorde à dire de lui que c'est un
phénomène). « Boogie Stop Shuffle » et « Mood Indigo » étaient là aussi, pour rappeler le jazz des plus anciens. Dave Douglas a dédicacé, en fin de concert, son très beau « Twilight of the Dogs » au remplacement de Bush par Obama, et fait entendre par ailleurs une musique pour « brass band de poche » très joliment ourlée, en hommage à divers trompettistes et pas seulement à Lester Bowie. Ainsi « Fats », en souvenir de Fats Navarro.
Au total une soirée, parrainée par « Jazzman » et « Libération », sans doute moins « grand public » que d'autres, mais où on se sent justifié d'être là. Pour le côté « people », on va se rattraper avec Thomas Dutronc très vite. D'ailleurs Frédéric Mitterand
a annoncé sa venue ce soir-là, sans doute pour souligner son
attachement à la musique créative dans le champ du jazz et des musiques
actuelles, et son accord avec la loi sur le téléchargement. Rien que
pour voir ça, je vais regretter de ne plus être à Marciac mardi
prochain.
JAZZ IN MARCIAC
TROIS QUESTIONS A LEILA MARTIAL
Récemment
primée au concours de la Défense (1° prix de soliste), remarquée au
sein du groupe « Mime et Phonium » (3° prix d'orchestre), Leïla Martial
est, elle aussi, passée par Marciac. Bref entretien entre deux concerts.
Jazz Magazine : votre parcours ?
Leïla Martial
: je suis née dans une famille de musiciens, mais de la musique
classique. Mon père est hautboïste en Ariège, à St Girons, et ma mère
chanteuse lyrique. J'ai eu envie d'aller au collège de Marciac, en
sixième, quand j'avais dix ans. J'étais dans la troisième promotion, en
piano. Puis je suis partie à Castres où était ma mère, et j'ai eu très
envie d'être comédienne. J'ai fait le Conservatoire d'Art Dramatique
là-bas. Et donc une seconde théâtre à Mazamet, puis je suis retournée
en Ariège, et je continuais quand même la musique. Arrivée en première
à Toulouse j'ai vraiment choisi, et décidé que ce serait la musique. Je
voulais faire une seule chose, mais le mieux possible. A dix-sept ans
donc je suis rentrée au Conservatoire à Toulouse. J'ai passé mon DEM de
jazz à 20 ans, là-bas, j'ai un peu écumé ce qu'il y avait à prendre à
Toulouse au niveau des écoles. Puis trois mois au CNSM à San Sebastian,
que j'ai arrêté car j'aurais du m'y installer, j'ai ensuite suivi à
Montpellier la classe de François Théberge et Pierre de Bethman,
deux jours pas mois. Puis ensuite j'ai gagné Paris, où mon oncle est
enseignant de musique, et je l'ai rejoint. Pendant 4 ans j'ai travaillé
avec une femme professeur de chant, Michèle Zini.
J'ai eu un deuxième DEM ! Là je me sens un peu à un tournant après le
concours de la Défense. J'ai été refusée au CNSM pour la deuxième fois.
Que faire donc ? « Gérer » mon itinéraire, mon potentiel ? En même temps, j'ai envie d'apprendre, de travailler avec des professeurs.
J M : ce groupe, « Mime et Phonium », comment c'est arrivé ?
L M : j'ai rencontré Laurent et Eric, la rythmique, dans un boeuf à Hendaye. Ce fit un très bon moment, et le pianiste du trio, Bob Sellers,
m'a un peu pris sous sa protection, on a trouvé un mécène pour financer
un CD, pas sorti dans le commerce. C'était des standards. Au bout d'un
an, j'ai compris que j'avais très envie de jouer juste avec la
rythmique, d'avoir cette liberté, l'absence de carcans harmoniques.
Voilà comment le groupe est né.
J M : vous chantez encore « Left Alone », par exemple, mais on sent que vous voulez vous écarter des codes du « jazz vocal » ? Est-ce exact ?
L M
: oui, c'est ça. Mais en même temps, les standards c'est un matériau,
je les chante à côté, pour me former, pour les grilles, les réflexes
harmoniques. Et puis « Left Alone » c'est parce que j'adore cette mélodie ! Aussi par exemple « Lonely Woman », « Lonnie's Lament »... Et puis ça fait un peu de chant ! Ce que j'écris, c'est plus instrumental, avec la voix comme instrument.
J M : dans les chanteuses, vers qui va votre préférence ?
L M : j'en ai écouté, dans le passé. Sarah Vaughan, et Betty Carter, qui est celle à laquelle j'adhère le plus. Cette liberté, cette folie et en même temps cette fragilité...
J M : vous avez un grain qui fait penser à Ricky Lee Jones...
L M :
on m'a déjà dit ça, je ne connais pas. (…) Sinon, parmi les projets...
j'ai découvert récemment la possibilité de faire la basse à la voix,
avec un octaveur, j'aime beaucoup ça. On a fait une tournée en Chine !
Deux batteries, guitare, clavier, trompette, et moi je faisais la basse
à la voix. J'essaie de développer ça, pour l'assise rythmique c'est
excellent.
Je rendrai compte d'abord brièvement du concert d'hier soir, sous le chapiteau de Marciac, concert donné par Émile Parisien (ss), Julien Touery (p), Ivan Gelugne (b) et Sylvain Darrifourcq
(dm). Ils ont joué une heure environ, avec un rappel, devant un public
nombreux, dont une partie était venu écouter l'enfant prodige du
collège devenu grand et mature. Le concert s'est bien passé, il a été
accueilli favorablement, écouté de façon attentive, sans excès
d'applaudissement mal venus (c'est suffisamment rare pour être noté),
et – j'ai déjà entendu ce groupe récemment au moins quatre fois dans
des contextes divers – les musiciens ont fait une prestation conforme à
leur habitude, sans concession, mais sans en rajouter non plus sur le
côté libertaire de leur musique, qui est restée fidèle à elle-même,
originale, construite et déconstruite à la fois, engagée, lyrique, avec
ses moments de folie, ses moments de suspens, ses emballements, ses
retombées. De la belle ouvrage en quelque sorte, ce qui pourrait ou
devrait être l'ordinaire d'une manifestation de ce genre, qui se veut
exemplaire d'un champ musical, et prétend s'inscrire dans une pédagogie
visant à former un public et à l'éclairer dans ses goûts.
Commençons par rappeler que « L'Émile », ouvrage de Jean-Jacques Rousseau,
est à la pédagogie et aux sciences de l'éducation ce que son « Discours
sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes » fut à l'ethnologie et à
l'anthropologie, et son « Contrat Social » aux sciences politiques :
non pas un ensemble de préceptes, de techniques, de conseils pratiques,
mais un ensemble de concepts
permettant d'éclairer une question. Soit dans l'ordre des
interrogations : « à quelles conditions une éducation est-elle possible
qui rende l'homme, cet animal à la fois sociable et insociable, heureux
et justifié d'exister ? », puis « à quelles conditions peut-on dire que
le passage de l'état animal à l'état humain est justifié ? », et enfin
« à quelles conditions un ordre politique mérite-t-il mon adhésion ? ».
Que Jean-Jacques ait été, dans la vie, piètre éducateur ou non, ne
touche pas plus à la question que de savoir s'il fut heureux ou
malheureux lui-même, et on suivra son conseil de « commencer par
écarter tous les faits » pour aborder ces questions. Résumée en une
formule, la problématique de Jean-Jacques est la suivante : « à quelles
conditions puis-je considérer que mon adhésion à la vie est justifiée ?
» On voit que l'enjeu est d'importance : c'est une question de vie ou
de mort.
Le
problème qui se pose à Rousseau dans « L'Émile » est le suivant : «
comment, par l'éducation, fabriquer un homme qui reste un sauvage tout
en le formant à habiter les villes ? » Autrement dit, comment faire
pour garder l'essentiel du bonheur supposé de la condition primitive,
en tous cas de son innocence, dans une société qui fait naître le
jugement et développe la conscience de soi, et toutes les souffrances
qui vont avec ? Je n'aborderai pas ici les réponses données par
Jean-Jacques, pour laisser d'autant mieux la question en suspens. Et je
reviens au concert du quartet d'Émile Parisien.
Inséré
dans « Jazz In Marciac », festival supposé « de jazz » par son titre,
en tous cas de musiques plus ou moins dérivées de ce courant musical né
au XX° siècle, le concert du quartet aura peut-être semblé un peu
décalé à certains. La musique proposée à l'écoute était en effet de
celles qui ne déclenchent pas facilement les acclamations et autres
hurlements entendus d'habitude sous le chapiteau pour peu qu'un
bassiste fasse résonner ses cordes contre le bois ou qu'un batteur
déroule une série de frappes sur ses caisses en une conclusion
brillante sur les cymbales. Et je ne dis rien des concerts de variétés
internationales qui y sont introduits depuis des années sous prétexte
que le jazz a bon dos, ce qui n’est pas faux... Quant au public, ici
comme ailleurs, il est souvent plus sensible aux effets qu'à leurs
causes, et il s'enflamme à des figures que l'amateur, même moyen,
trouvera bien banales. En bref, comme tous les publics vrais, il ne distingue pas, il opine.
On notera que cet inconvénient est aussi un avantage : comme il ne sait
pas juger (distinguer), il écoute avec liberté, ce qu'on appelle
communément : ouverture d'esprit. Ce qui le conduit parfois, assez
souvent même de nos jours, à faire bon accueil à des musiques réputées
difficiles. Comme tous les effets de l'opinion, les publics ont
toujours raison en fait, et toujours tort en droit.
La
prestation du quartet d'Émile Parisien fut donc écoutée, appréciée,
reçue de façon favorable. Mais elle déclencha quand même des
commentaires acides et quelque peu perfides du chroniqueur d'une radio
nationale pendant la retransmission du concert. « Tout allait bien
jusqu’ici » déclara-t-il, laissant entendre que ça se gâtait, et
ajoutant encore que ce garçon (Émile Parisien) « n’avait pas inventé le
saxophone ». Interrogé, prié d’expliquer « les drôles de choses que
vous lui avez apprises », le président de « Jazz In Marciac », ancien
principal du collège et initiateur de la classe jazz rectifia
heureusement le commentaire, et défendit brillamment la musique qu’on
entendait.
Le
processus éducatif a donc finalement réussi, même s’il a pu surprendre
ceux qui en ont été les acteurs, et s'il défrise aujourd'hui nos
commentateurs patentés. Après être passé au collège de Marciac, où il
fut très vite désigné comme un élève brillant, Émile Parisien a profité
des leçons de ses maîtres (Wynton Marsalis, Guy Lafitte, Johnny
Griffin, et tous les enseignants qu'il continue à vénérer), puis il a
découvert d'autres aspects de la musique à Toulouse (en F 11), il a
reçu l'enseignement d'autres maîtres, il est passé au Conservatoire,
bref son esprit s'est ouvert, sa conscience et son savoir se sont
étendus, et il s'est rendu compte que le jazz d'aujourd'hui pouvait et
même se devait
d'accueillir d'autres formes que celles du passé, et que celles de la
répétition du passé. A partir de là, il a suivi le chemin qui était le
sien, obéissant à la leçon implicite de tous les maîtres : «
dépasse-moi, va au-delà, me réfuter est encore la meilleure façon de me
prolonger ! ». Émile est devenu – il faut ici inverser le propos de
Rousseau – un citadin fait pour habiter la campagne, un saxophoniste
qui revient dans « son » village pour y faire entendre son art. On
connaît l'histoire, et le dilemme dans lequel sont tous les «
professeurs », d'engager leurs élèves à reproduire et en même temps à
transgresser.
25° GAUME JAZZ FESTIVAL
UN FESTIVAL DE « TRAVERS » (au sens de « oblique, transversal »)
Pour
faire un mot d'entrée, comme ça on n'y reviendra pas, on pourrait dire
que Gaume est un festival dont le souvenir ne s'efface pas. Et ce n'est
pas là simple boutade. Installé de guingois, entre la rue, la maison
des activités culturelles (1), l'église, un champ vert et moussu sur
lequel sont posées guinguettes, stands de frites, de bières, de
saucisses, et pas moins de quatre scènes propres à accueillir les très
nombreux groupes programmés sur trois jours, le site du festival révèle
lentement ses charmes très simplement populaires, et reçoit la visite
de nombreux spectateurs, venus en famille pour beaucoup, très à l'aise
dans ce contexte. On s'habitue vite à cette ambiance de kermesse
chaleureuse et colorée, où la jeunesse est sensible partout, présente
sur les scènes et dans le pré, ce qui est un des souhaits de Jean-Pierre Bissot, infatigable maître de cérémonie de la chose, sous l'égide – entre autres – des Jeunesses Musicales du Luxembourg belge.
On
ne s'étonnera pas que les deux matinées réservées aux échanges entre
professionnels de la diffusion du jazz en Europe aient été consacrées
l'une à la question de la professionnalisation des groupes émergents,
et l'autre à celle des publics jeunes. Animées par Manu Hermia (Slang, et de très nombreux autres projets), Charles Gil,
qui s'est fait une spécialité du montage de projets musiciens et de
tournées européennes depuis ses bureaux d'Helsinki, Armand Meignan,
président de l'AFIJMA et directeur de l'Europa Jazz Festival, mais
aussi Antoine Bos
qui parlait de sa place de délégué de l'AFIJMA, elles ont permis au
moins de faire le tour des problèmes, voire de dégager quelques axes de
réflexion récurrents.
Riche
et diversifiée, la programmation aura permis de se faire une idée de la
foisonnante scène belge, mais aussi de constater que les artistes de
toute l'Europe sont invités à Gaume, à commencer par les français : le
premier soir fut en effet marqué par la prestation, toujours aussi
réjouissante, du MegaOctet d'Andy Emler, avec ce soir-là Adrian Arney (as, TTPKC & le marin), et Bastien Stil
au tuba et au trombone. Il devait faire 9° sous le chapiteau, les
brumes qui montaient de derrière la scène étaient artificielles mais
c'était à s'y tromper ! La musique d'Andy, telle qu'elle nous est
apparue ce soir-là, est de celles qui combinent en une juste proportion
la tendresse, la rage, l'éclat vif, le tout baigné dans un sourire qui
ne trompe personne sur la gravité d'un propos qui sait être «
superficiel par profondeur », comme Nietzsche le disait des Grecs.
Quelques excellentes parties solistes, on s'en doute. En première
partie de soirée, le projet original (création) de Sabin Todorov (p), avec Steve Houben (as) et un quatuor de voix bulgares avait laissé entrevoir quelques belles perspectives, sans convaincre tout à fait.
On devait retrouver le fils de Steve Houben (Greg Houben, trompette) le lendemain, au cœur d'un 5tet qu'il co-dirige avec Pierrick Pedron.
Impressionnante formation : car si la musique est très ouvertement
référée au hard-bop, plus particulièrement celui de Cannonball Adderley
et Jackie McLean, la façon dont elle est adressée, par l'excellent
Greg, mais surtout par l'incroyable Pierrick ne peut laisser
indifférent l'amateur de jazz. Comment, sans lasser une seule minute,
arriver à restituer quelque chose de cette époque révolue, que
d'habitude on ne supporte qu'à travers les disques ? C'est cette
question à laquelle il était apporté réponse en acte, sans qu'on puisse
dire exactement en quoi elle consiste. Sans doute, chez le
saxophoniste-alto, y a t-il quelque chose qui ne vient pas des écoles,
et sans doute pas non plus de la seule application à retrouver un son
et une manière. Tout se passe comme si on écoutait réellement un disque
inédit et exceptionnel d'un soliste oublié des années 50, avec en prime
une perfection technique superlative. C'est très déroutant, et on
aimerait (on aimera) en savoir plus.
Cette même journée de samedi a apporté également son lot de jeunesse avec les combos des stages de jazz et le groupe « 4in I » où perce d'évidence un trompettiste à venir nommé Jean-Paul Estiévenart,
son lot de solidarité aussi avec le big band endiablé du Créahm-Liège
(Créativité et handicap mental), et pour finir son moment de solitude
engagée avec deux fois trente minutes d'Hélène Labarrière. Pascal Schumacher a
montré que son 4tet était toujours aussi convaincant dans son registre
après son succès au Tremplin Jazz d'Avignon (il y a de ça quelques
années quand même...), mais c'est au « Flat Earth Society
» (déjà entendu à l'Europa cette année) qu'il revenait et la palme, et
le soin de conclure, dans une ambiance quelque peu déjantée où la
Wallonie rendait justice à un orchestre dont il était dit expressément
« qu'il ne pouvait naître qu'en Flandres ».
La
journée de dimanche devait confirmer nos impressions et sentiments, et
c'est avec tristesse qu'on a vu le jour tomber, et le festival
s'achever. En beauté énergique, on s'en doute, avec le trio « Jean-Louis
» dont la musique fait signe, fonctionne comme appel, et repose sur une
construction sonore et rythmique tout à fait rigoureuse. Mais on a aimé
aussi le projet (création) de Nicolas Kummert
(ts, voix), fondé sur un syncrétisme musical qui très souvent nous
déçoit, mais ici nous a charmé. Parce que la musique est adressée en
douceur, avec simplicité, et aussi parce que le leader a une façon de
chanter tout en continuent à jouer de son saxophone-ténor que nous
n'avions jamais entendu nulle part ! Trente minutes seulement du groupe
« Delirium
» (Mikko Innanen, as et bs, Stefan Pasborg, batterie, Kasper Tranberg,
trompettes, Jonas Westrgaard, basse) nous ont donné envie d'en entendre
bien plus : voilà une formation qui joue les prolongations d'Ornette
Coleman en souplesse, avec humour, tendresse, et au bout du compte une
rassurante simplicité. C'est très en place, et on comprend que Mikko Innanen
ait été désigné meilleur musicien de jazz en finlandais en 2008. J'ai
gardé pour la fin ce qui fut un intermède paisible et méditatif sans
excès, vers la fin de l'après-midi : le solo de Manu Hermia dans
l'église, tourné vers les musiques de l'Inde et entièrement joué sur
diverses flûtes, dont l'occidentale dite « traversière ». Un adjectif
qui en vaut bien d'autres pour désigner ce festival où la rencontre est
à l'ordre du jour, sans que cela soit seulement un mot d'ordre creux.
D'où notre titre, qui fait entendre que les travers ne sont pas des
défauts, ou encore que ces défauts, regardés de près, sont la qualité
même (1).
(1)
: le festival se déroule à Rossignol. Gaume est le nom de la région,
située idéalement entre la France, le Luxembourg et l'Allemagne. Cette
région fait partie de ce que l'on appelle les Ardennes belges. Non loin
de là, Rulles (une bière porte ce nom) a vu la naissance en 1895 de Maurice Grévisse,
auteur du fameux « Bon Usage » de la langue française. D’où les petites
audaces que je me permets à propos de « travers », qui n’a aucun sens
péjoratif au départ, mais désigne au contraire tout ce qui n’est pas
d’aplomb, orthodoxe, bref comme le disait le poète-chanteur, tout ce
qui fait que « les braves gens n’aiment pas que l’on suive une autre
route qu’eux ». Le gaumais frondeur se retrouvera bien là !
19° FUGUE EN PAYS JAZZ
Dmitry Baevsky quartet
On soulignera d'abord l'excellente acoustique et la remarquable installation de la salle dite « Le Ph'art »,
au casino municipal de Capbreton, qui peut recevoir 300 personnes et se
prête admirablement à ce genre de concerts – avant hier soir le trio de
Yaron Herman, et hier soir le quartet tout neuf de Dmitry Baevsky, altiste d'origine russe, installé à New York depuis quinze ans, et remarqué par Cedar Walton et Jimmy Cobb. « Tout neuf » car c'était la première fois que le jeune altiste jouait avec Daryl Hall (b), et surtout Steve Williams (dm) qui, on le sait, fut de pendant de longues années le batteur de Shirley Horn.
Voici donc un soliste qui joue dans le plus pur _style_ « bop », et qui pourtant ne présente aucun des habituels « gimmicks »
parkériens, ni dans le son, ni dans le phrasé. En un sens, un très bon
point si l'on veut bien admettre qu'il est rare de voir des musiciens
attachés à cette tradition qui réussissent d'emblée à se démarquer du
modèle absolu, sans pour autant renier l'esthétique à laquelle ils se
rattachent. Un son plutôt feutré, presque rentré, du pour partie sans
doute au saxophone qu'il utilise (un Selmer de la fin des années 30),
bien moins éclatant que les modèles récents. Bref, une certaine
discrétion, qui ne cache pas la technique parfaite, et un discours qui
fait penser parfois plutôt aux grands ténors de l'époque, Gene Ammons
par exemple, ou encore le jeune Sonny Rollins. Excellente prestation
aussi d'Alain Jean-Marie, sur des tempos plus vifs que ceux auxquels il est habitué avec ses chanteuses, et bien sûr de Steve Williams dont
on a admiré toute la soirée le son précis, le jeu sobre et efficace, et
cette façon de soutenir les tempos lents (hier soir seulement dans le
blues final) qui en a fait l'un des éléments de _base_ du trio de
Shirley Horn.
Dans un « after » de qualité, le sextet « Swong » de Stéphane Barbier (saxophoniste
ténor qui fit partie de la fanfare d'Eddy Louiss naguère) a fait
apprécier les compositions et arrangements du leader. Ce soir on attend
un trio de grand luxe (Dado Moroni, Peter Washington et Billy Drummond), puis la formation « Made In Europa » réunie autour de Bojan Z. avec Thomas Bramerie et Martijn Vink.
19° FUGUE EN PAYS JAZZ
America/Europa
Christian Nogaro
(luthier à Saubrigues) avait mis la soirée du 21 août sous le signe de
la confrontation entre l'Europe et l'Amérique, à travers les
prestations de deux trios, l'un quasiment inédit (Dado Moroni, Peter Washington, Billy Drummond) et l'autre plus connu sinon entendu très souvent (Bojan Z., Thomas Bramerie, Martijn Vink).
Confrontation n'est pas opposition, ni combat. Heureusement d'ailleurs,
car sinon on devrait dire que ce dernier a rapidement tourné à
l'avantage des européens, plus vite en action, plus actuels, plus
efficaces, plus inventifs. D'un côté une musique déjà jouée mille fois,
donc sans enjeu, et de l'autre – sans qu'il faille crier au génie – des
thèmes neufs aux résonances diverses, aux titres évocateurs d'une
certaine sensibilité au monde. On pourrait se contenter de ça : « Bohemia After Dark » c'est en effet toute une époque passée, « In Goods We Trust », c'est la problématique du monde de la surconsommation.
Le
trio de Bojan est étonnant : il circule entre le premier Bill Evans
(avec Paul Motian, déjà plus percussionniste que batteur), de
surprenantes bouffées d'Erroll Garner, et la manière qu'on lui connaît
aujourd'hui, binaire, récoltant tout ce qui se peut dans les musiques
ethniques d'Europe Centrale, et jouant avec un batteur percutant.
Bizarrement, ça swingue bien davantage que le 4/4 régulier de l'autre
trio, à moins que le sens même du « swing »
ait bougé avec le temps, et nous avec. Pour cette première soirée en la
salle Nelson Paillou, une assistance en nombre, et en qualité. Ce soir,
Kurt Elling, même endroit.
Philippe Méziat